A 72 ans, pantalon et veste en jean, barbe blanche de trois jours, des airs d'aventurier aux yeux rougis par l'activité et à l'éternelle allure juvénile, le magistrat à la retraite, José Castro, affiche une décontraction quelque peu distante, sur le mode : désormais, le monde peut bien tourner sans moi, je m'en fiche, moi je vais très bien. On vient de l'entendre, dans une émission d'actu chaude («Al rojo vivo», rouge vif, sur la chaîne Sexta), où il a démenti cette impression superficielle : l'ancien juge d'instruction brûle encore, passionné par les soubresauts qui secouent l'Espagne, de l'arrivée au pouvoir surprise du socialiste Pedro Sánchez jusqu'au sort du navire humanitaire Aquarius.
Chevalier Bayard de la justice
Et surtout, émane de lui une forte émotion, alors que le tribunal de Palma de Majorque (ce même tribunal où il fut juge d’instruction pendant vingt-sept ans) vient de rendre son verdict : cinq années et dix mois de réclusion pour Iñaki Urdangarin, l’ancien «gendre idéal», l’époux de l’infante Cristina accusé d’avoir dévié des millions de fonds publics au profit d’une fondation, «Noos», plateforme pour son enrichissement personnel.
Alerte, trapu, belle gueule, José Castro pouvait difficilement rester indifférent : c’est lui qui fut pendant si longtemps en charge de ce dossier sans précédent. En 2013, pour la première fois en Espagne, un juge d’instruction mettait en examen un membre de la famille royale. Ou, plus exactement, un par alliance, l’ancien champion de handball Iñaki Urdangarin, un autre de plain pied, son épouse l’infante Cristina, fille cadette de Juan Carlos et soeur de l’actuel monarque Felipe VI. Sans peur ni reproche, ce chevalier Bayard de la justice avait osé mettre directement en cause une membre à la «sangre azul» (sang bleu), cette image désignant métaphoriquement en Espagne les descendants de lignes aristocratiques ou royales. L’inculpation de l’infante Cristina jeta l’opprobre sur la Maison Royale, obligea cette dernière à l’écarter des cérémonies officielles ; depuis elle s’est réfugiée en famille dans la discrète et cossue Genève.
«Traitement de faveur»
On se souvient du zèle frénétique du juge José Castro pour prouver que le couple était le cerveau de cette ingénierie financière ayant permis de siphonner de l’argent public via des contrats passés avec des dirigeants corrompus du Parti populaire de l’archipel des Baléares dans les années 2000. Le petit juge était devenu un moine-soldat, portant des dossiers lourds à bout de bras et dans le coffre de sa moto. En 2015, José Castro se heurte à l’heure de la retraite mais, comme il souhaite aller jusqu’au bout de cette affaire qui terrifie alors la monarchie et le rend très populaire, il obtient deux années supplémentaires de service. En décembre dernier, bien malgré lui, il raccroche sa toge.
Aujourd'hui, témoin passionné du verdict, il a ces mots : «Urdangarin devrait rester bien plus longtemps en prison.» Quant à l'infante, ces paroles mystérieuses : «Elle a reçu un traitement de faveur de la part du système.» Un «système» que le magistrat a toujours appréhendé avec défiance, lui qui récemment a failli concourir aux Baléares sous la bannière de Podemos. Obstacle : il y a des années, le magistrat frondeur avait promis-juré de ne jamais entrer en politique. «Et je ne suis pas du genre à retourner ma veste.»




