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Coupe du monde

Volgograd : en ordre de bataille

Dans l’ex-Stalingrad, où se rencontrent ce jeudi le Japon et la Pologne, la mémoire du combat sanglant de deux cents jours est omniprésente.

Sur la colline, au-dessus du stade reconstruit pour le Mondial, les supporteurs se promènent près de l’Appel de la Mère-Patrie, samedi, après le match Nigeria-Island. (Photos Sergey Ponomarev)
ParVeronika Dorman
Envoyée spéciale à Volgograd
Publié le 27/06/2018 à 18h36

En quittant le stade de Volgograd, le 22 juin, après le match Nigeria-Islande, une partie des supporteurs, au lieu de s’engouffrer dans les tramways pour retourner dans le centre-ville, se dirigent vers l’immense escalier par lequel on entre dans le mémorial Kourgane Mamaïev. Deux cents marches de granit, pour commémorer les deux cents jours que dura la bataille de Stalingrad, du 17 juillet 1942 au 2 février 1943, le tournant de la Seconde Guerre mondiale sur le front de l’Est, avec une victoire décisive de l’URSS sur les forces de l’Axe. Et l’une des batailles les plus meurtrières de l’histoire militaire : plus d’un million de morts et de blessés côté soviétique, près de 400 000 soldats de la Wehrmacht blessés, tués ou faits prisonniers. Quant aux pertes civiles, dans une ville que Staline avait interdit d’évacuer et qui a fini quasiment anéantie, elles ne sont à ce jour pas établies de manière définitive… Dans la conscience collective russe, la victoire sur les nazis dans la «grande guerre patriotique» est un événement absolu, cosmique et irrécusable, devenu le ciment du patriotisme contemporain. En ce sens, Volgograd, l’ex-Stalingrad, qui retrouve son nom de guerre à l’occasion des célébrations annuelles liées à la victoire, est l’un des endroits les plus sacrés de la terre russe.

Au sommet de la colline, au-dessus de la Volga et du stade flambant neuf, reconstruit pour le Mondial, trône une gigantesque allégorie, l'Appel de la Mère-Patrie, une femme monumentale qui plante son épée dans le ciel à 85 mètres du sol. Pendant la bataille de Stalingrad, ce «sommet» permettant de tenir en joue le centre de la ville et la gare, a fait l'objet de combats violents, passant plusieurs fois aux mains de l'ennemi. Après de longs mois de bombardements et de tirs d'artillerie, les flancs du monticule n'étaient que boue et chair. Aujourd'hui, des panneaux interdisent de marcher sur l'herbe : 34 000 corps reposent ici. La foule, si bruyante et festive en ces jours de Coupe du monde, baisse instinctivement le ton. Le sacrifice des aïeux est gravé dans la pierre - les dalles de marbre frappées des noms des soldats morts, les sculptures des veuves et des orphelins. Le lieu invite au recueillement. D'autant que le 22 juin est une date anniversaire, celle de l'entrée en guerre de l'URSS en 1941, le début de l'opération Barbarossa, quand les troupes allemandes pénètrent en Union soviétique malgré un pacte de non-agression conclu entre Hitler et Staline. L'occasion, soixante-dix-sept ans plus tard, d'un laser show spectaculaire projeté sur la Mère-Patrie, accompagné d'un récit tonitruant sur les combats héroïques, qui fait pleurer les Russes et frémir les étrangers.

«Comment gagner sans Stalingrad ?»

«Bien sûr que nous garderons Volgograd. Comment gagner sans Stalingrad ?» avait dit Vladimir Poutine en mai 2011, quand la liste des villes devant accueillir la Coupe du monde en 2018 était en cours de finalisation. Hormis son importance symbolique dans l'imaginaire russe, Volgograd, capitale régionale d'un million d'habitants, n'apparaissait pas forcément comme un choix naturel pour l'organisation du tournoi, avec son système de transports sous-développé et un parc hôtelier minimaliste. Port fluvial de la Russie tsariste, devenu centre industriel et nœud de communication stratégique en URSS, Tsaritsyne, renommée Stalingrad en 1925, puis Volgograd en 1961 pendant la déstalinisation khrouchtchévienne, la ville, poussiéreuse et défraîchie, s'étire aujourd'hui sur près de 100 kilomètres le long de la Volga. Prise en otage par son passé et par le poids de ce qu'elle incarne, comme si l'héroïque victoire du siècle dernier engageait l'avenir à l'infini, la ville de Volgograd somnole et ne semble pas pressée de se moderniser. En cette période de l'année, à la chaleur torride se joignent des nuées de moucherons, qui assaillent en pénétrant les yeux, la bouche, le nez, les oreilles… Les autorités locales avaient annoncé que des «mesures sans précédent avaient été prises» avant le premier match, entre l'Angleterre et la Tunisie, le 18 juin. Insuffisantes, à en croire les images de joueurs se donnant des claques pendant un échauffement.

Si le club local, le FK Rotor, est allé de déboires en déconvenues ces vingt dernières années, le football a lui aussi son petit chapitre dans la grande histoire. Le 2 mai 1943, pour relever le moral des habitants, les autorités organisent un match amical dans la ville libérée, en ruines, entre le Spartak Moscou et un Dynamo Stalingrad recomposé pour l'occasion. Il a fallu retaper à la va-vite le seul stade qui n'avait pas été complètement détruit, à 16 kilomètres du centre, en le débarrassant des canons antiaériens et en restaurant la pelouse. Devant près de 10 000 spectateurs, le Dynamo gagne 1-0, et le Times écrit : «Stalingrad surprend à nouveau le monde entier. Si les Russes peuvent jouer au football à Stalingrad, c'est la preuve qu'ils sont confiants en l'avenir et qu'ils gagneront cette guerre avec nous, leurs alliés.»

Stalingrad s’est retrouvé pendant cinq mois au centre de la tourmente. N’en sont restés que des immeubles éventrés et décapités, déversant leurs tripes métalliques, des montagnes de gravats, des milliers de cadavres… En tout, 41 685 bâtiments ont été détruits. Après la victoire, la reconstruction a été menée dans le but de permettre aux citadins de reprendre une vie normale, le plus rapidement possible, mais surtout de transformer la ville en un monument triomphaliste à la gloire du peuple soviétique. L’imposante architecture stalinienne a donné un visage complètement nouveau à la cité fluviale. Le tracé des rues a changé. Une seule bâtisse ravagée a été conservée en souvenir, le moulin à vapeur de l’industriel Gerhardt, dans lequel les troupes soviétiques ont tenu un siège de deux mois. Intégrée au Musée panoramique de la bataille de Stalingrad construit à partir de la fin des années 70, au côté d’un édifice moderne en forme de cheminée trapue de centrale électrique, la carcasse de brique rousse, éborgnée, percée de toutes parts, est bouleversante et plus parlante que toutes les stèles et les statues…

«Comprendre pourquoi cette bataille a été si dure»

Il reste bien quelques quartiers excentrés qui ressemblent à ce que fut Stalingrad avant la guerre, mais l'administration locale ne voit pas l'intérêt de faire usage de cette ressemblance urbaine à des fins mémorielles. «On préfère le monumentalisme des statues patriotiques au contact immédiat avec les traces matérielles du passé», se désole l'historien Vladimir Koulikov, qui travaille au musée Mémoire, consacré à la reddition du maréchal allemand Von Paulus. Les vétérans, du front et de l'arrière-front, sont en train de mourir, il n'en reste presque plus. La source de mémoire vivante se tarit. «Bientôt il n'y aura plus personne pour nous raconter comment ça s'est passé», poursuit l'historien.

D'où l'importance de ces habitants, comme lui, qui rejouent régulièrement les combats. Ceux du club «Pekhotinets» («tirailleurs») sont une cinquantaine. Il s'agit d'une joyeuse bande d'allumés, férus d'histoire et de costumes, obsédés par les détails. Certains ont appris à jurer en allemand, ceux qui doivent jouer «les fascistes» (terme désignant les nazis en russe) dans la tranchée. Ils sont médecins, flics, entrepreneurs, chauffeurs, ingénieurs, étudiants, retraités et se retrouvent régulièrement pour reconstituer les grandes scènes de la bataille de Stalingrad. Vladimir Koulikov écrit les scénarios. Anatoly Artamonov, le fondateur et dirigeant du club, fabrique les pièces d'artillerie et les véhicules, supervise la confection des costumes. Cet ancien commercial a tout abandonné il y a quelques années pour se consacrer exclusivement à sa passion, installé dans les écuries d'une usine de moutarde d'avant la révolution.

Pendant la Coupe du monde, la vente et l'usage de toute arme à feu est interdite. Artamonov a dû déplacer dans la région voisine de Kalmoukie, à 120 kilomètres au sud de Volgograd, ses stocks de poudre et de pétards, et surtout son Marder III, un chasseur de chars allemand, et les trois canons qu'il a construits minutieusement, pièce par pièce. A Sadovoe, un village de 2 000 habitants, il en profite pour reconstituer avec les adeptes du coin une scène des prémices de la bataille de Stalingrad, quand les Allemands avançaient vers la ville. «Nous devons représenter l'ennemi tel qu'il était, féroce et complexe, et pas amoindri et ridicule, comme le montre parfois une certaine propagande. Sinon on ne peut pas comprendre pourquoi cette bataille a été si dure», explique Artamonov. Tout en donnant des ordres à ses hommes, écrasés par un soleil impitoyable, trempés de sueur dans leurs uniformes et sous leurs casques, qui prennent un plaisir manifeste à surgir de la tranchée et courir dans la steppe vers un ennemi imaginaire.

Ce jeudi, le Japon et la Pologne se rencontrent à la Volgograd Arena pour le dernier match du tournoi joué ici. Trop étendue et éclatée pour avoir uniformément été touchée par le Mondial, la ville en ressort néanmoins avec un réseau de transports amélioré, et surtout le sentiment d'avoir accueilli autre chose que des pèlerins venus commémorer leurs morts. La fan zone, l'une des plus belles du pays, installée en amphithéâtre sur un grand escalier qui descend vers la Volga et relie l'allée des Héros au quai de la 62e Armée, ne désemplit pas. «Nous avons l'habitude des touristes, les Allemands viennent ici en grand nombre par exemple, mais c'est la première fois que nous voyons autant d'étrangers, aussi divers, se réjouit Nadejda Koulechova, rédactrice en chef adjointe de Volgograd-TRV, la radio-télé publique locale. Nous découvrons notre ville autrement, avec un autre regard, et ça nous donne envie de nous ouvrir davantage, d'avoir des gestes d'hospitalité que nous n'avions plus pour nous-mêmes.»

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