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Portraits d'Espagne

Gabriel Rufián, le pyromane indépendantiste

Fils d'immigrés andalous, le jeune député catalan se délecte à brocarder tout ce qui est espagnol dans ses tweets impitoyables. En premier lieu, la Roja.

L'effigie de Gabriel Rufián, arborant un drapeau de la Catalogne indépendante, orne une coca, le gâteau traditionnel de Pâques dans la région. (Photo Josep Lago. AFP)
ParFrançois Musseau
correspondant à Madrid
Publié le 28/06/2018 à 7h46

Le jeune député indépendantiste catalan semble d’être donné une mission : faire enrager l’Espagne conservatrice. Franquisme, flamenco, tauromachie, politiciens corrompus… Gabriel Rufián, 36 ans, choisit les meilleures cibles, les clichés ayant la vie dure. A sa guise, selon son humeur, au moment le plus opportun, il attaque et mord. Ces jours-ci, le Mondial de Russie lui sert sur un plateau des mets de choix. Lorsque, face au Portugal, le gardien de but David De Gea encaisse un but de Cristiano Ronaldo, il laisse entendre que le portier espagnol devrait immédiatement rentrer au pays pour incompétence.

A l’occasion de ses tweets incessants, il exprime sa joie à chaque fois que la Roja (la Rouge, l’équipe nationale) joue mal, ou voit sa qualification compromise. Une victoire de l’Espagne en finale du Mondial : l’idée même donne de l’urticaire à Gabriel Rufián, une des têtes visibles d’Esquerra Republicana, le principal parti indépendantiste catalan. Qui rêve de consommer son divorce avec l’Espagne honnie, par la voie unilatérale s’il le faut.

Costumes à l'ancienne

Aux yeux des unionistes, ce député engoncé dans des costumes à l’ancienne est l’idiot utile du sécessionnisme catalan. Un des porte-parole séparatistes au Parlement national, à Madrid, Rufián l’anti-espagnol a paradoxalement tout à voir avec l’Espagne. Petit-fils d’Andalous prolétaires, fils d’immigrés socialistes nés dans une banlieue rouge de Barcelone – à Santa Coloma de Gramenet –, il a baigné dans un milieu pleinement hispanophone, pas séparatiste pour un sou. Mais celui qui faisait les petits boulots pour des salaires de misère – il a travaillé pendant dix ans pour une agence d’intérim – a trouvé sa niche : incarner un hispanisme du ressentiment. En 2013, il rejoint les rangs de Súmate, un collectif catalan composé d’hispanophones revendiquant l’indépendance sur le mode : l’Espagne est certes notre patrie sentimentale, mais elle est dominée par une clique de «fachas» (fachos) perpétuant le legs franquiste ; dès lors, autant la rejeter et œuvrer pour une République catalane.

Regards défiants

Le ressentiment qu'incarne Gabriel Rufián passe le plus souvent par l'invective, le sous-entendu sournois, l'insulte. «Gangsters», «mafieux», «cousins des Corleone», sont des qualificatifs qu'il emploie fréquemment pour désigner les dirigeants ou députés de la droite espagnole. Et si un leader socialiste a le malheur d'exprimer une réserve à l'égard du mouvement sécessionniste dont il se veut le héraut, notre homme le traite avec délectation de «laquais» ou de «sbire» des «nationaux-catholiques». A la tribune des Cortés – la chambre basse du Parlement – il affiche un style oratoire très personnel, truffé de références à la guerre civile (1936-1939), au rythme lent et ponctué de regards défiants à l'endroit de ses ennemis politiques.

La bienveillance ne fait pas partie de ses qualités premières. Au lieu de donner un gage de confiance au nouveau chef du gouvernement socialiste, Pedro Sanchez, qui cherche à améliorer les relations avec Barcelone, il vient de lui lancer : «Souviens-toi de nos dirigeants séquestrés», en référence aux neuf leaders séparatistes incarcérés près de Madrid pour avoir organisé un référendum interdit en octobre 2017. Jeter de l'huile sur le feu : le pyromane Rufián adore.

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