«Je me demande même si j'autoriserais ces dames à décider de ce qui va être cuisiné chez moi aujourd'hui. Et elles vont décider du futur de la nation. Effrayante pensée.» Ce tweet misogyne et méprisant de la fille de Salman Taseer, gouverneur du Penjab assassiné en 2011, en réponse à une photo d'électrices patientant devant un bureau de vote reculé du Baloutchistan, a cruellement pointé mercredi le gouffre qui sépare l'élite fortunée du Pakistan des zones rurales. Toute la journée, les électeurs de ce pays de 207 millions d'habitants étaient appelés aux urnes pour désigner leurs députés et le prochain Premier ministre. Un scrutin sous très haute tension, après des mois de rebondissements politiques.
Dès le matin, malgré les 800 000 policiers et militaires déployés, le vote a été endeuillé par un attentat-suicide près d’un bureau de vote à Quetta, au Baloutchistan. Revendiqué par l’Etat islamique, il a fait au mois 31 morts et 70 blessés. L’attaque n’a pas empêché les 106 millions d’électeurs, dont un sur cinq votait pour la première fois, de se rendre en masse dans les bureaux de vote, patientant sous le soleil dans des files séparées entre hommes et femmes.
C’est que l’enjeu est majeur et l’issue, que l’on attendait mercredi dans la soirée, très incertaine. Pour la première fois, l’ancienne star de cricket Imran Khan, qui s’est lancée dans la politique il y a plus de vingt ans à la tête du Mouvement du Pakistan pour la justice (PTI), semblait en bonne position. L’ancien play-boy international, fraîchement uni à une voyante, a su rallier une partie de l’opinion publique, dont l’auteure du tweet Sara Taseer, avec son programme axé sur la lutte anticorruption. Une autre partie des électeurs est au contraire vent debout contre l’homme qui a montré par le passé des sympathies pour les extrémistes religieux, et qui pourrait avoir bénéficié du soutien en sous-main de la puissante armée pakistanaise.
L’ancien champion du monde, âgé de 65 ans, s’est fait remarquer mercredi en violant le règlement électoral par deux fois. Il a d’abord pénétré en voiture dans l’enceinte de son bureau de vote, puis a brandi son bulletin devant les caméras.
En face de lui, Shahbaz Sharif, chef du parti PML-N (Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz), espérait conserver la majorité malgré l’emprisonnement pour corruption de son frère Nawaz Sharif, empêché l’été dernier d’aller au bout de son mandat de Premier ministre. La PML-N n’a cessé ces derniers mois de dénoncer un complot mené contre lui par les militaires, qui ont longtemps tenu les rênes du pays. De leur côté, des médias et des militants ont affirmé avoir été l’objet de censures et de menaces durant la campagne.
Le troisième parti en lice, le PPP (Parti du peuple pakistanais) de centre gauche, mené par Bilawal Bhutto Zardari, fils de l’ex-Première ministre assassinée Benazir Bhutto, pourrait être appelé à former une coalition avec le vainqueur.
Une victoire du populiste Imran Khan, au caractère imprévisible et à l’expérience politique limitée, ouvrirait une ère nouvelle mais incertaine pour le pays.




