Canberra vient de voter plusieurs lois visant à préserver sa souveraineté après la révélation de l'influence du Parti communiste chinois sur les affaires économiques et politiques australiennes (lire ci-contre). Nadège Rolland, chercheuse au National Bureau of Asian Research de Washington, rappelle comment la Chine utilise ses entreprises d'Etat pour tenter de placer sous surveillance des entités aux Etats-Unis comme en Europe.
Les Etats-Unis viennent de bannir l’opérateur de télécoms Huawei. Pourquoi ?
Il faut savoir que la plupart des entités économiques chinoises sont des entreprises d'Etat qui doivent se conformer aux directives du Parti communiste. On sait que l'immeuble [offert par la Chine, ndlr] qui abrite l'Union africaine à Addis-Abeba, en Ethiopie, était entièrement surveillé par Huawei. Ailleurs, Pékin installe gratuitement les réseaux de communication de certains gouvernements, ce qui permet de récupérer des informations. On parle de protectionnisme, mais Washington a considéré que Huawei, comme d'autres entreprises de télécoms chinoises, sert d'outil de surveillance de l'étranger et que cela pouvait menacer la sécurité nationale.
L’Europe commence-t-elle à réagir ?
Il n’y a pas de stratégie générale. L’Union européenne coopère avec de grands groupes de télécoms chinois, notamment sur la 5G, ce qui peut à terme créer un risque. L’Allemagne vient de prendre conscience que Pékin rachetait les fleurons de son industrie et a mis son veto à la vente d’une entreprise. Mais la Chine se heurte au cadre législatif européen qui l’empêche de négocier dans l’opacité. Elle se tourne donc vers les pays non membres, notamment la Serbie, et cherche à pénétrer l’Europe orientale, comme la Géorgie ou l’Azerbaïdjan, plus flexibles en termes d’appels d’offres.
Tout cela répond-il à un plan d’ensemble ?
C’est difficile de l’affirmer, même si l’engouement chinois pour les ports européens ne semble pas toujours répondre à une logique commerciale. Le problème, c’est que si la réponse est oui, quand on l’apprendra il sera déjà trop tard. Les politiques d’influence chinoise, très subtiles et menées sur le long terme, sont très difficiles à prouver d’un point de vue juridique. On est face à une accumulation de petits pas, de pièces de puzzle, qui n’ont rien à voir les unes avec les autres, et qui passent sous le radar. Le risque, c’est au final de ne plus être en mesure d’assurer sa sécurité stratégique, économique et politique sans être soumis aux manœuvres d’une puissance étrangère.
Et en France ?
La décentralisation empêche d’avoir une vision claire du puzzle. La Chine vient de racheter la PME Linxens spécialisée dans les semi-conducteurs. Le ministère des Finances ne la considère pas comme stratégique. Or elle l’est pour Pékin, qui va avoir accès à sa haute technologie et pourra ensuite étouffer ses concurrents français. Tout ce qui concerne les échanges universitaires et les transferts de connaissances est également difficile à encadrer. On ne peut pas cibler un pays en particulier, il faut créer un cadre législatif général. Pour se protéger, les meilleurs outils restent la transparence et la connaissance. On doit chercher à savoir qui sont vraiment les entreprises que l’on a en face, derrière lesquelles se cache parfois l’armée chinoise. Et ne plus avoir la naïveté de croire que Pékin est un partenaire économique et commercial comme un autre.




