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Récit

En Chine, des systèmes pyramidaux en ligne sèment la ruine

Des millions de Chinois ayant souscrit à des prêts de sociétés véreuses qui ont fait faillite tentent de se mobiliser pour récupérer leur mise.

Manifestation de victimes des escroqueries pyramidales de prêts en ligne, devant la Commission de régulation bancaire chinoise, à Pékin, le 6 août 2018. (Photo Greg BAKER. AFP)
ParZhifan Liu
Correspondant à Pékin
Publié le 19/08/2018 à 11h30

«Avec ma femme et ma belle-mère, nous avons perdu toutes nos économies», confie Weiquan, un père de famille (1). L'équivalent de 50 000 euros, dont la retraite de la grand-mère, partis en fumée après la faillite de l'entreprise Zhangyue Finance. Weiquan n'est pas une victime isolée du système de prêts en ligne entre particuliers. Des millions de Chinois ont souscrit à ce genre de services, avant de voir les dirigeants de ces microsociétés mettre la clé sous la porte ou fuir avec l'argent des petits épargnants.

Il y a quinze jours des manifestations ont eu lieu dans le quartier financier de Pékin, devant l’Autorité de régulation bancaire, une institution chargée de garder un œil sur ces entreprises «P2P» (de pair à pair, sans intermédiaire). Seules quelques rares personnes ont pu traverser les barrages policiers et ont eu à peine le temps de se réunir avant d’être dispersées par un important contingent de forces de l’ordre et déplacées à l’aide de bus réquisitionnés.

Ce matin-là, accéder à la capitale était un vrai parcours du combattant pour les manifestants. King (1), un garçon originaire de Fuzhou qui a perdu 60 000 yuans (environ 7 600 euros) dans une de ces arnaques, explique avoir vu débarquer chez lui des policiers en pleine nuit avant la manifestation. Six heures au poste et le téléphone fouillé, et aucun moyen de relier Pékin à temps pour la manifestation. Une autre victime confie qu’elle n’a pas pu prendre à temps l’avion depuis Hangzhou, tous les vols étant «retardés».

Déboires et garanties

Le secteur des P2P chinois représente 165 milliards d’euros. C’est le plus important au monde avec 50 millions d’utilisateurs qui ont souscrit à ce genre de service. Mais l’été leur a été fatal. Pour le seul mois de juillet, 221 plateformes ont été déclarées en manque de solvabilité ou ont fait l’objet d’une enquête. Sur l’année 2017, 217 entreprises avaient déjà rencontré de telles difficultés. Echaudés par tant de déboires, les épargnants ont tenté de retirer leur argent, mais pour beaucoup il était déjà trop tard.

Les entreprises de P2P se sont multipliées ces dernières années, au point que, en 2015, les autorités ont décidé de serrer la vis pour assainir un secteur jugé opaque qui favorise le «shadow banking», les systèmes financiers parallèles. Pékin a notamment interdit au secteur de la finance en ligne de proposer des offres de garanties ou de vendre des produits de gestion d’actif. Les créanciers se sont aussi vu interdire de prêter de l’argent à des personnes non solvables ou à encourager les clients à se surendetter. Mais les sites de prêts entre particuliers ont continué à défrayer la chronique.

En 2016, l’entreprise Ezubao a récolté près de 8 milliards d’euros de la part de quelque 900 000 ménages chinois. Lors de sa faillite, elle a laissé une ardoise de près de 5 milliards d’euros aux dépens des particuliers. Après enquête, les autorités chinoises se sont rendu compte que l’entreprise utilisait une pyramide de Ponzi, ce système qui consiste à verser les intérêts aux investisseurs grâce à l’argent apporté par les nouveaux entrants.

Ces entreprises proposent des placements avec des taux d’intérêt allant de 6% à 8%, bien plus alléchants que ceux proposés par les banques traditionnelles, à hauteur de 5% généralement. C’est également une bonne alternative pour les épargnants, dans un pays où seulement 9,6% des demandes de prêts sont acceptées, d’après un rapport de l’Association des comptables accrédités datant de 2016.

Xi Jinping à Shangai

Surtout, les Chinois ont été encouragés à avoir confiance dans ces modes de financement. «On a été floués par les nombreuses publicités pour ce genre de services publiées dans les journaux, montrées à la télévision… Tout était fait pour qu'on souscrive à ce genre de financement», déplore Weiquan. Sur Internet, des images d'archives circulent, montrant des passages du journal télévisé de CCTV, la chaîne du gouvernement chinois. Les images, datant de 2013, vantent les mérites du P2P, témoignages d'experts à l'appui.

Après la manifestation avortée, beaucoup semblent abandonner tout espoir de retrouver leur argent: «On ne sait pas quoi faire maintenant, on n'a plus de plan pour la suite. Avec ce qui s'est passé il y a quinze jours, on voit bien que le gouvernement ne veut pas dialoguer avec nous», se désole Weiquan. Mais Wei Guangzheng (1), qui a perdu environ 50 000 euros après la faillite de l'entreprise Tang Xiaoxuan, ne veut pas abandonner. Il veut profiter de l'Exposition internationale d'importation de la Chine, qui doit se dérouler en novembre à Shanghai: «Xi Jinping va y assister, ainsi que de nombreux dirigeants internationaux.» Le président chinois devrait en effet profiter de cette tribune pour se faire une nouvelle fois le chantre du libéralisme économique. Wei Guangzheng, «ainsi que plusieurs autres victimes», espèrent juste y faire entendre leur voix.

(1) Le nom a été modifié

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