Se retrouver coincée sous des mètres d'eau, tenter vainement de rejoindre la surface en se débattant dans ce milieu où nos membres n'ont aucune prise. Ce cauchemar qui hante nos nuits, Leina Sato l'a vécu de nombreuses fois. Mais pour la Japonaise de 32 ans c'est un pur plaisir. Un moyen de «retourner à la matrice», de «voler» dans une liberté de mouvement inégalée sur terre. «Nous passons les neuf premiers mois de notre vie dans l'océan du ventre de notre mère, y revenir permet d'entrer en communion avec quelque chose de bien plus vaste que soi», lance la jeune femme qui vit aujourd'hui à Bruxelles, à 110 kilomètres de la mer la plus proche. Leina Sato est apnéiste. Retenir sa respiration pour battre des records de profondeur ? Ce n'est pas pour elle. L'apnée est un moyen d'«atteindre une forme de bien-être, d'extase quand on entre dans l'eau dans un état d'esprit méditatif». Elle déplore que certains fassent violence à leur corps pour la performance. Leina Sato préfère partir nager avec dauphins, baleines et autres espèces marines qui croisent sa route depuis ses 16 ans. C'est dans ce cadre de rêves d'enfants qu'elle a mené sa grossesse, en 2014, filmée par son compagnon, le photographe Jean-Marie Ghislain. Une expérience immortalisée par un documentaire et un livre. On y voit la nageuse, le ventre arrondi, onduler entre les nuances de lumières marines et les nageoires de dauphins. Une ronde hypnotisante. Quand on la rencontre dans un paisible café du sud de la capitale belge, Leina Sato nous semble bien terrestre. Elle l'avoue d'ailleurs : même si on lui offrait la possibilité surréaliste de vivre sous l'eau, elle la balayerait d'un coup de palme. «Ce serait fantastique de se glisser dans la peau d'un animal marin pendant quelques heures, pour voir comment ils voient la vie, répond-elle. Mais l'humain a la chance de pouvoir expérimenter les milieux marin et terrestre, autant en profiter.»
La jeune femme longiligne n'est pas athlétique. Elle n'a d'ailleurs jamais été forte en sport. Mais plonger au fond de la piscine pour ramasser des cuillères la fascine dès son enfance. Sans effort. Seulement, elle n'arrive pas à descendre à plus de 4 mètres avant que son oreille ne la fasse rebrousser chemin de douleur. Elle porte ce handicap jusqu'à ses 14 ans. Et sa dépression, qui fut pour elle une thérapie. Née à Tokyo de parents japonais, elle déménage à Paris à peine âgée d'un an et demi mais ne se sent pas chez elle. «A 14 ans, je suis tombée en dépression. Je ne pouvais plus aller à l'école», raconte-t-elle. L'adolescente réussit à en émerger au bout de quelques mois. «C'est la meilleure chose qui me soit arrivée et c'est une chance que ce fût si tôt dans ma vie.» Six mois plus tard, ses parents divorcent et sa mère lui propose de partir avec elle vivre à Hawaï. «Je n'ai pas hésité. J'avais besoin de repartir de zéro.» Cette fois, elle respire. «Je m'y suis sentie chez moi. J'ai réussi à dépasser mes limites en apnée. Et j'ai découvert la nage avec les dauphins sauvages…» Et le «jeu de la feuille». La plongeuse bascule dans l'eau avec quelques feuilles d'arbres coincées dans son maillot (elle ne nage jamais en combinaison). Le delphinidé, s'il est d'humeur folâtre, approche et attrape l'objet avec sa nageoire ou son rostre (museau) et entame une partie de «football» avec ses congénères et l'humain. «Le dauphin est beaucoup plus agile que l'homme même s'il n'a pas de main. Un ami m'a dit un jour avoir l'impression d'être comme un chien qui court après une balle quand il joue avec eux.» Cette intelligence, Leina Sato l'a ressentie plus d'une fois au contact des cétacés. C'est pour y initier sa fille, Nai'a («dauphin» en hawaïen) qu'elle a plongé à la rencontre des baleines de l'île Maurice, à six mois de grossesse. «Ce fut une rencontre très forte, se souvient la jeune femme. Un jeune cachalot s'est présenté face à moi et a commencé à dodeliner de la tête. Je sentais les signaux d'écholocation sur mon corps et surtout sur mon bassin.» L'interaction dure trois à quatre minutes. «Sa tête étant carrée, il ne peut me voir de face avec ses yeux. Ce qu'il voulait, c'était voir mon intérieur grâce à son sonar.»
Quand elle a découvert cette joie de la communication interespèces à Hawaï, Leina Sato a voulu la partager. Avec son compagnon de l'époque, champion du monde d'apnée, elle monte une entreprise d'écotourisme qui mène de petites expéditions à la rencontre des cétacés et des requins à Hawaï. Seulement, en quelques années, le «tourisme du dauphin» explose. «Nous avons atteint une surcharge. Beaucoup de gens venaient dans une démarche de consommation, avec pour seul objectif de se prendre en photo avec un dauphin. La rencontre était de plus en plus banalisée.» Dégoûtée, l'apnéiste retourne à Paris pour éveiller les consciences sur ces dérives. «L'enjeu écologique a toujours été au cœur de ma démarche, mais je ressens depuis quelques années une nouvelle forme d'urgence, reprend la trentenaire qui aurait voté pour le socialiste Bernie Sanders à la présidentielle américaine de 2016 si elle avait pu. C'est chouette de pouvoir plonger tous les jours, approcher les dauphins, mais à quoi cela sert ?» Elle cite à plusieurs reprises Hugo Verlomme, l'écrivain qui parle de «démocratisation de l'océan» et dont elle a le dernier livre posé sous le coude : «Le temps des plaisirs innocents est terminé.» Plongeurs, apnéistes, surfeurs réalisent, comme Leina Sato, qu'il est temps de rendre à la mer ce qu'elle nous apporte depuis si longtemps. En septembre, la Japonaise et son compagnon partent, pour cela, en Islande, sur les traces d'une autre créature légendaire : les orques. Grâce à leurs futures images de nage sous-marine, ils espèrent pousser l'île à abandonner la chasse aux rorquals, le deuxième plus grand animal de la planète. «La majorité de la viande pêchée est envoyée au Japon, mon pays de naissance, explique Leina Sato. Ils ont une grande responsabilité dans ce massacre.» Le ton de sa voix ne monte jamais. La nageuse garde la sérénité d'une mer d'huile. Sur les plages d'Hawaï, elle a appris les techniques de méditation nécessaires à la plongée en apnée. Se vider la tête pour ne pas boire la tasse. Coincée dans leur petit appartement de Bruxelles - qu'ils appellent le garde-meubles - elle rêve de retourner vivre sur l'archipel américain, de débuter des études en biologie marine, d'acheter un bateau pour rester perpétuellement entre mer et terre. Mais l'argent manque. Les excursions à la rencontre des dauphins qu'elle organise - trois cette année - lui rapportent 3 500 euros chacune. Et semblent l'éloigner de ses aspirations. Avec son compagnon, elle espère trouver les financements pour leur nouveau projet artistico-scientifique sous-marin, Slowness. Ce mot dit, Leina Sato prend une lente respiration, sourit.
7 décembre 1985 : naissance à Tokyo.
Août-novembre 1999 : dépression.
16 décembre 2014 : naissance de sa fille Nai'a.
Octobre 2015 : l'Enfant de l'Océan.




