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Corées : la mise en scène atteint des sommets

Kim Jong-un et Moon Jae-in se sont quittés, jeudi, au terme de trois jours de négociations sur la dénucléarisation de la péninsule. Une autre rencontre est envisagée avec les Etats-Unis.

Le sommet entre Kim Jong-un et Moon Jae-in (deuxième à droite) s’est achevée jeudi au mont Paektu.  (Photo Pyeongyang Press Corps . AP)
Publié le 20/09/2018 à 20h16

Le ciel était bleu, l'horizon dégagé et la mise en scène parfaite pour conclure la troisième réunion intercoréenne de l'année. Jeudi, après trois jours d'échanges et de signatures, le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, et le président du Sud, Moon Jae-in, se sont quittés au sommet du mont Paektu, berceau de la dynastie des Kim. Cette nouvelle démonstration d'unité, après les retrouvailles historiques du 27 avril à Panmunjom, a permis de relancer la dynamique des discussions sur la dénucléarisation de la péninsule. La réunion des «frères» coréens s'est achevée un an jour pour jour après les diatribes de Donald Trump qui, depuis la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU, promettait de «totalement détruire» la Corée du Nord. Dès mercredi, le président américain avait salué les «progrès extraordinaires» d'un sommet qui a renouvelé des annonces et pris des engagements sans clarifier l'essentiel.

Le décorum

De part et d'autre de la zone démilitarisée, les Coréens ne sont jamais avares en images chocs et gestes forts. Elles alimentent le storytelling des retrouvailles et les symboles de réchauffement diplomatique qu'elles génèrent pallient en partie l'absence d'action concrète. Dès son arrivée mardi, Moon Jae-in a été accueilli au pied de son avion par Kim Jong-un. Ils étaient accompagnés de leur épouse, manière de souligner la dimension familiale et intime de ce sommet de l'unité. Quelques minutes plus tard, Moon s'est incliné à «90 degrés, dans un profond salut de gratitude» envers le peuple nord-coréen, comme l'a analysé le quotidien Kankyoreh. Une attitude de «loyauté» vue comme un profond respect au Nord et au Sud.

Parmi les lieux du pouvoir nord-coréen auxquels Moon a eu accès pendant trois jours, le mont reste le plus symbolique. Dans la mythologie «kimiesque», ce volcan qui culmine à 2 744 mètres à la frontière sino-nord-coréenne est la «montagne sacrée de la révolution». C’est là que Kim Jong-il, le père de l’actuel dirigeant, serait né au moment où un double arc-en-ciel traversait les cieux. La propagande du Nord a souvent mis en scène le leader nord-coréen se rendant au mont avant de prendre des décisions capitales.

En introduisant Moon dans la cosmogonie des Kim, on mesure le cadeau que Pyongyang a fait au président sud-coréen, désireux depuis longtemps de fouler ce sol. Mercredi, dans le stade de Pyongyang, Moon Jae-in a déclaré que les Coréens avaient vécu «ensemble pendant 5 000 ans et séparés pendant 70. Je propose que nous ne fassions plus qu'un». Jamais un président sud-coréen ne s'était adressé à la population du Nord.

Les annonces

A Pyongyang, Moon et Kim ont signé la déclaration de septembre dans laquelle ils s'engagent à débarrasser la péninsule de toutes les armes nucléaires. Un souhait déjà formulé le 27 avril, après une promesse remontant au 19 septembre 2005 lors des pourparlers à six (Corées, Japon, Russie, Chine et Etats-Unis). Visiblement soucieux de donner des gages de dénucléarisation supplémentaires, Kim s'est engagé mercredi à «fermer de façon permanente» le site d'essai de missiles avec son pas de tir à Tongchang-ri. Et de le faire valider par des experts. Mais Tongchang-ri n'est pas le seul pas de lancement du Nord, qui depuis deux ans a eu recours à des sites secrets et des lanceurs mobiles. Kim se dit prêt aussi au «démantèlement du complexe nucléaire de Yongbyon». Mais cet engagement est à prendre avec des pincettes. Longtemps cœur nucléaire du Nord, Yongbyon n'est pas resté le seul centre atomique des Kim. Surtout, le régime annonce le démantèlement de Yongbyon à condition que les «Etats-Unis prennent des mesures correspondantes». Mais la déclaration ne précise pas quelles peuvent être ces contreparties. Pyongyang attend de Washington des garanties de sécurité. Kim, tout comme Moon, espère parvenir à la fin officielle de la guerre qui ne s'est terminée qu'avec un fragile armistice en 1953. Le sommet n'a pas vraiment avancé sur cette question cruciale qui, si elle était résolue, remettrait sur le tapis la présence des 28 500 GI au Sud. En revanche, les deux Corées se sont entendues pour relâcher la pression sur les frontières maritime et terrestre. D'ici à décembre, elles vont retirer leurs forces de onze postes de garde sur la DMZ (zone démilitarisée à la frontière) appelée à devenir une zone interdite à toute navigation aérienne. En allant à Pyongyang, Moon a au moins réussi à débloquer les relations entre la Corée du Nord et les Etats-Unis.

Les rendez-vous

Face aux avancées, le secrétaire d'Etat, Mike Pompeo, a souhaité relancer «immédiatement des négociations» en vue d'une dénucléarisation «d'ici à 2021». Il a invité son homologue nord-coréen à le rencontrer à New York la semaine prochaine. Kim, lui, a remis à Moon une lettre pour Trump. Le dictateur, qui devrait venir à Séoul avant la fin de l'année, souhaite rencontrer à nouveau le Président. La Maison Blanche ne l'exclut pas. Mais elle ne pourra pas se contenter de promesses non engageantes comme à Singapour en juin. Et continuer à donner l'impression que Kim reste le maître du calendrier.

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