La salle est debout, hilare. Elle applaudit à tout rompre et se trémousse au rythme de Dancing Queen, le tube du groupe suédois Abba. Sur scène, Theresa May… bouge. Il serait faux de dire qu'elle danse, mais en assumant son manque de rythme, elle a réussi son entrée. Devant les conservateurs rassemblés mercredi à Birmingham pour la clôture de leur congrès annuel, la Première ministre avait décidé de prendre à bras-le-corps le surnom de «robot» qui lui colle à la peau. Cet été, des vidéos d'elle tentant de danser lors de visites officielles en Afrique du Sud et au Kenya avaient provoqué une floppée de réactions.
La veille de la fin du congrès, dominé par la question du Brexit, l'entourage de Theresa May ne cachait pas son angoisse. Le discours de l'an dernier avait été une catastrophe. La Première ministre avait péniblement articulé ses propos entre deux quintes de toux, un perturbateur s'était précipité sur scène et les lettres du décor dans son dos s'étaient l'une après l'autre effondrées au sol. «J'ai passé la nuit à recoller toutes les lettres, donc vous m'excuserez si je tousse pendant mon discours», a-t-elle immédiatement attaqué, désamorçant la tension de la salle.
A la tête d'un gouvernement sans majorité dont la survie dépend des dix voix du petit parti extrémiste nord-irlandais Democratic Unionist Party (DUP), aux prises avec les dissensions de son parti sur le Brexit, Theresa May est régulièrement donnée sur le départ. Et les candidats à sa succession ne se cachent plus. Pendant les quatre jours du congrès, ils se sont livrés à un véritable défilé de concours de beauté. Les ministres de l'Intérieur Sajid Javid, de l'Environnement Michael Gove ou des Affaires étrangères Jeremy Hunt se sont notamment positionnés pour un éventuel remplacement. Boris Johnson a aussi assuré son show et attaqué violemment Theresa May. Mais celui qui fut longtemps considéré comme son principal rival a peut-être raté son audition. Lors de son discours, la Première ministre, sans jamais le nommer, lui a balancé plusieurs piques bien senties, particulièrement applaudies.
Epouvantail
L'enjeu pour Theresa May, qui a fêté ses 62 ans le 1er octobre, consistait à se poser en seul rempart contre le chaos, celui d'un Brexit mal négocié ou de l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement labour dirigé par Jeremy Corbyn, épouvantail par excellence pour les tories. Pour cela, elle a utilisé la recette miracle qui fonctionne à coup sûr au Royaume-Uni. Elle a parlé de la guerre. Elle a usé de cette réthorique qui imprègne profondément la société britannique. «Deux fois en un siècle, le Royaume-Uni a contré toutes les probabilités et s'est construit un avenir meilleur», a-t-elle clamé, rappelant les valeurs de sacrifice, de solidarité et d'unité démontrées pendant ces périodes sombres de l'histoire. Le truc fonctionne à tous les coups. «Si nous nous rassemblons, il n'y a pas de limites à ce que nous pouvons réussir. Notre futur est entre nos mains», a-t-elle dit sous les applaudissements nourris.
Pour elle, il ne fait pas de doute que le Brexit représente l'enjeu le plus grave pour son pays depuis la Seconde Guerre mondiale. «Nous nous trouvons à un moment crucial de notre histoire. Et il incombe à notre parti d'aider notre pays à le négocier.» Elle a répété s'opposer à un second référendum et confirmé que le Brexit aura bien lieu. Le contraire serait «trahir le résultat du référendum». Elle a rappelé être prête à quitter l'Union européenne «sans accord», mais a concédé qu'une telle solution serait «un mauvais résultat pour le Royaume-Uni et l'UE». Elle a aussi souligné avec force que les Européens restaient «nos proches amis et alliés et nous devons nous assurer que cela reste le cas». Autant de messages adressés aux Européens mais aussi à ceux qui, au sein de son parti, prônent une sortie de l'UE sans accord. «J'ai toujours traité l'UE avec respect. Le Royaume-Uni attend la réciproque», a-t-elle ajouté dans une allusion directe à la débâcle du sommet de Salzbourg en septembre où elle avait essuyé une sévère rebuffade de la part des Vingt-Sept.
Sacrifices
Elle a répété avoir «présenté une alternative» à l'UE, celle de son fameux «plan de Chequers», qu'elle n'a jamais nommé. Cette proposition a, en l'état, été rejetée par l'UE. Mais les négociations restent en cours et devraient s'intensifier les prochains jours. Juste avant son allocution, Geoffrey Cox, attorney general (c'est-à-dire le conseiller légal du gouvernement), avait chauffé la salle en expliquant que «rien ne peut s'obtenir sans sacrifices et compromis». Glissé au milieu de son discours, Theresa a annoncé la fin prochaine de la politique d'austérité en place depuis 2010. Mais elle l'a conditionnée à «après la conclusion d'un bon accord sur le Brexit». Autrement dit, elle a promis un possible relâchement des cordons de la bourse de l'Etat, à condition que son parti et le pays la soutiennent dans ses négociations avec l'UE.
Pendant plus d'une heure, la Première ministre a déroulé (sans tousser) un programme sans annonces spectaculaires et principalement axé sur un recentrage de son parti, tenté depuis des mois par un glissement vers l'extrême droite. Elle a salué la diversité de son parti, le fait que «si votre père est arrivé en avion du Pakistan, vous pouvez devenir ministre de l'Intérieur» (Sajid Javid) ou que «vous pouvez être enceinte de votre premier enfant, fiancée à votre petite amie et pourriez bien devenir la prochaine leader du parlement écossais» (Ruth Davidson). A la sortie du discours, largement applaudi, les conservateurs affichaient une mine satisfaite. Le 12 octobre 1990, Margaret Thatcher avait été ovationnée lors de son discours au congrès annuel des tories à Bournemouth. Quelques semaines plus tard, en novembre, elle était contrainte à la démission par son cabinet. Mercredi, l'ovation debout des ministres de Theresa May saluait son discours, mais ne garantissait pas forcément son avenir à la tête du gouvernement.




