Une poignée de mots en une poignée de secondes. Saillie, provocation, bouffée de vie, la phrase n’a rien d’une fulgurance libertaire, mais tout d’un cri du cœur libérateur propulsé dans un éclat de rire. «Mais depuis combien de temps je n’ai pas fait pipi dans la rue !» Et l’espace d’un instant, on retrouve le ton enjoué du ragazzino, le gamin de 2007 qui débarquait en chien fou dans le paysage italien en livrant une vision hallucinée de violence de la Camorra, la mafia napolitaine.
Cette année-là, à Paris, Roberto Saviano présentait Gomorra. Et déjà, en dernière page de Libération, s’invitait en jean serré, chemise immaculée, baskets épaisses, mains baguées et physique affûté. Onze ans plus tard, le ragazzino a disparu. La gravité est de rigueur. Le poids des années et la tension du moment se lisent au creux des cernes qui soulignent un regard d’encre et dans ce corps renflé qui oscille sur la chaise. Dans son costume noir et sa chemise grise, l’enfant de Casal di Principe est devenu malgré lui, à 39 ans, un personnage politique et un intellectuel médiatique. Un solitaire «résolu et parfois résigné» par la vita blindata, la «vie sous escorte» imposée en 2006 depuis les menaces de mort des clans mafieux mis en lumière dans Gomorra. «Il aurait pu rester l’auteur de ce seul livre, note Vincent Raynaud, son traducteur et son ami depuis douze ans. Mais c’est un curieux, il a besoin de témoigner, de s’engager et d’avoir de




