Stoïque. Plantée fermement sur ses jambes, le visage un peu défait et la voix parfois éraillée, elle tient. Elle ose même une pointe d'humour, qui n'est pourtant pas son point fort. «Vous remarquerez que j'ai eu une journée assez occupée», répond-elle à un journaliste qui lui demande si elle a remplacé les ministres qui ont démissionné dans les heures précédentes. Personne ne rit dans la pièce boisée de blond du 10, Downing Street, où a été hâtivement arrangée une conférence de presse. Va-t-elle démissionner ? La journée a été folle et, depuis des heures, les rumeurs vont bon train. Il est 17 h 30 et Theresa May entame sa déclaration d'une voix grave. Elle se veut presque lyrique, évoque «les lourdes responsabilités» de sa fonction. Elle souligne que «négocier le retrait du Royaume-Uni de l'UE après quarante ans et construire à partir de rien une nouvelle relation durable pour le bien de nos enfants et de nos petits-enfants sont des questions aux énormes conséquences». Et elle évoque «l'intérêt national, pas celui du parti», qui l'anime depuis son arrivée au 10, Downing Street, en juillet 2016. Elle ne jette pas l'éponge. Mieux, elle défie les déserteurs de son gouvernement et ceux, au sein de son parti, qui veulent la renverser. Elle reste et défend le projet d'accord de retrait de l'Union européenne trouvé avec Bruxelles comme le seul «capable de produire un Brexit qui respecte les priorités du peuple». Elle insiste. «Est-ce que je vais aller jusqu'au bout ? Oui.»
Enfin, elle s’accroche parce qu’à cette heure, la procédure pour la destituer n’a pas encore été enclenchée. Elle le sera peut-être dans une heure, ou un jour. Mais qu’importe, cette fille de pasteur, surnommée «Maybot» (contraction de May et «robot») refuse de courber l’échine. Elle est consciente que jouent pour elle les divisions du Parti conservateur, encore incapable de s’accorder sur un ou une remplaçante et sur l’opportunité de déclencher une grave crise politique. Comme si celle que traverse déjà le pays depuis le vote en faveur du Brexit, le 23 juin 2016, ne suffisait pas. Elle reste parce que ses plus virulents critiques n’ont pas été capables de produire une alternative crédible au document qu’elle négocie avec l’UE depuis des mois. Ni son ancien ministre des Affaires étrangères Boris Johnson, étrangement silencieux jeudi, ni son ancien ministre au Brexit David Davis, ni même son successeur, Dominic Raab, qui a jeté l’éponge jeudi matin.
«Sale opportuniste»
L'oraison funèbre avait démarré très tôt. Peu avant 9 heures, Dominic Raab annonçait sa démission du gouvernement. Responsable, en principe, des négociations sur la sortie de l'Union européenne, il expliquait ne pouvoir soutenir le projet d'accord pourtant adopté la veille au soir par le cabinet de Theresa May. Des «faiblesses fatales» dans le texte l'en empêchaient.
La bouche en cœur, il affirmait quelques heures plus tard devant les caméras de télévision qu'il «respectait et tenait en haute estime» la Première ministre, laquelle devrait «continuer» à son poste. Pourtant, Raab savait parfaitement qu'avec sa démission il venait de déclencher une série d'événements dramatiques. «Sale opportuniste», avait d'ailleurs rapidement rétorqué son collègue, le ministre en charge de l'Ecosse, David Mundell.
Comme au lendemain du référendum du 23 juin 2016, et alors qu’un nouveau pas décisif sur la route du Brexit est sur le point d’être franchi, les rats quittent le navire en nombre. L’une après l’autre, les démissions ont rythmé la matinée. Après Dominic Raab, qui n’avait pris ses fonctions qu’en juillet après la démission de David Davis, c’est la ministre du Travail et des Retraites, Esther McVey, qui a annoncé son départ du gouvernement. Elle sera suivie par deux sous-secrétaires d’Etat, celui de l’Irlande du Nord, Shailesh Vara, et celle chargée du Brexit, Suella Braverman, puis par quatre autres membres juniors du gouvernement. La plupart étaient de fermes partisans du Brexit.
Alors que les démissions continuaient de tomber, Theresa May se présentait devant le Parlement pour défendre l'accord trouvé avec Bruxelles. Le document approuvé par son cabinet, explique-t-elle, est «un projet de traité qui signifie que nous quitterons l'Union européenne d'une manière fluide et ordonnée le 29 mars 2019». L'explosion de ricanements qui jaillit soudain des rangs de l'opposition, mais aussi de ceux de son camp, le Parti conservateur, est assourdissante. Elle ne baisse pas un instant ses yeux lourdement cernés. Elle poursuit et répond, en détail et patiemment, aux questions des députés qui fusent en rafale. Elle continue, encore et encore. Pourtant, elle sait que l'offensive se prépare. Dans son dos, des petits papiers circulent, des regards entendus s'échangent, des doigts s'agitent sur les écrans de téléphone. La configuration particulière de la Chambre des Communes signifie que lorsque la Première ministre s'exprime, debout, les députés de son parti sont assis dans son dos. Elle ne voit pas les poignards qui s'aiguisent, mais elle ne peut pas ne pas les sentir.
Le débat au Parlement est bien plus qu'houleux. Il est violent. Les critiques, les insultes voilées se succèdent. Le projet rapporté de Bruxelles ne plaît à personne. Ni aux brexiters qui se voient liés à Bruxelles à jamais par la grâce d'une union douanière obligeant le Royaume-Uni à respecter les règles européennes sans plus pouvoir les décider, ni aux remainers pour exactement les mêmes raisons. Le Labour aussi exprime son opposition, alors que les appels à un nouveau référendum se multiplient. Les attaques les plus dévastatrices viennent pourtant de ses propres rangs. Jacob Rees-Mogg, président de l'European Research Group (ERG), qui rassemble une cinquantaine des plus eurosceptiques des conservateurs, l'apostrophe avec la morgue dont il est coutumier. «Qu'est-ce qui pourrait me convaincre de ne pas écrire ma lettre au comité 1922 ?», lui demande-t-il directement. Le comité 1922 rassemble tous les députés conservateurs qui ne siègent pas au gouvernement. Si 15 % de ces députés, 48 d'entre eux, envoient une lettre au président de ce comité pour demander un vote de défiance à l'égard du leader de leur parti, une procédure est lancée.
Trois heures et demie après le début du débat au Parlement, Theresa May est exsangue, mais toujours debout et encore Première ministre. Quelques minutes après, les lettres demandant un vote de confiance tombent en avalanche. Mais jeudi soir, Graham Brady, président du comité 1922, n’avait toujours pas signifié en avoir réuni assez. Si un vote est déclenché, tous les députés conservateurs voteront rapidement, - normalement dans les deux jours - pour exprimer ou non leur confiance en Theresa May. Si elle perd, elle devra céder la place, mais sa démission ne signifierait pas une démission du gouvernement. Elle entraînerait une longue campagne, en général d’au moins plusieurs semaines, pour la remplacer à la tête du Parti conservateur mais aussi du 10, Downing Street. Dans le contexte politique extrêmement fragilisé, cette perspective en aura peut-être freiné quelques-uns.
Pendant que se déroulait cette pantalonnade sans fin, la livre sterling plongeait sur les marchés. L’incertitude, qui semblait légèrement freinée mercredi soir après l’annonce de l’accord, a repris le dessus.
Les anciens meneurs de la campagne du leave, Boris Johnson et Michael Gove, ne se sont pas exprimés de la journée. Le poste de ministre au Brexit aurait été offert à Michael Gove, mais jeudi soir, il considérait encore l'offre. Il aurait indiqué ne vouloir accepter le poste que s'il pouvait renégocier l'accord. Or, il semble très peu probable que Bruxelles accepte de revenir sur ce qui a déjà été négocié depuis des mois. D'autant que les Européens considèrent avoir déjà offert de larges concessions avec l'union douanière englobant tout le Royaume-Uni, pour régler le problème de la frontière avec l'Irlande du Nord.
Pays déchiré
Le contraste avec Bruxelles était d'ailleurs frappant. Toute la journée, les négociateurs européens se sont gardés d'intervenir. Le Conseil européen exceptionnel au cours duquel les 27 chefs d'Etat et de gouvernement devraient adopter l'accord de retrait a été maintenu au 25 novembre. Donald Tusk, président du Conseil européen, ne croyait pas si bien dire lorsque, jeudi matin, il confirmait cette date, en ajoutant, «sauf événement extraordinaire». Ce projet d'accord de retrait ne représente pourtant que le tout début de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Il ne s'agit que du règlement de la séparation. Toutes les négociations sur un futur accord commercial sont à venir. Deux ans et demi après le référendum, Theresa May est-elle sur le départ ? Le Brexit est-il mort-né ? Nul ne le sait. Un sondage YouGov publié jeudi indiquait qu'en cas de nouveau référendum, 54 % des Britanniques voteraient pour le maintien au sein de l'UE et 46 % contre. La seule certitude aujourd'hui est que le vote du Brexit a brisé le pays. Le Royaume-Uni est profondément déchiré et sa politique ressemble à un champ de ruines.




