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Libération
Éditorial

Fable

Publié le 27/02/2019 à 21h06

Dans Un homme dans la foule, un Kazan de 1956, la jeune productrice Marcia découvre un vagabond, «Lonesome» Rhodes, qui devient la vedette de son reality-show avant l'heure, grâce à sa faconde et à son parler brut. Rhodes remporte un succès national et songe à entrer en politique. Jusqu'au jour où Marcia, effrayée par le cynisme de l'homme qu'elle a fait, laisse le micro ouvert sans que Rhodes le sache, révélant sa vraie personnalité au public. Ce micro ouvert s'appelle aujourd'hui Michael Cohen, l'ancien avocat de «Lonesome» Trump, qui a travaillé dix ans à son service. Sa déposition sous serment devant une commission du Congrès décrit la vraie nature du président américain : escroc, menteur, raciste, surdoué de la démagogie. On s'en doutait, dira-t-on. Mais le récit de Cohen est accablant, horrifiant même, dans sa précision et sa crudité. Kazan lui-même, et son scénariste, n'auraient pas osé imaginer que «Lonesome» Rhodes puisse devenir président des Etats-Unis. C'est pourtant ce qui s'est passé en 2016, faisant passer à la réalité la fable cauchemardesque d'Un homme dans la foule. Dans le film, le micro ouvert par Marcia et les propos de Rhodes provoquent sa chute immédiate, au milieu de l'indignation générale. On mesure l'ampleur de la dégradation de la démocratie américaine (comme celle de bien d'autres pays) : aux temps passés, une telle déposition aurait contraint le président à démissionner dans l'heure, comme cela s'est produit quand les enregistrements de Richard Nixon ont été rendus publics au moment de l'affaire du Watergate. Rien de tel cette fois-ci. Il suffit à Trump de tweeter que Cohen est un menteur (il avait effectivement menti dans le but de couvrir Trump) pour que la polémique fasse long feu. Ainsi dans la vraie vie d'aujourd'hui, c'est Marcia qui ira en prison et «Lonesome» Rhodes qui restera dans le Bureau ovale.

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