Du mollah Omar, on ne sait quasiment rien. Sa date de naissance, entre 1959 et 1962, n’est pas connue précisément. Celle de sa mort, en avril 2013, n’a été révélée que deux ans plus tard. Il n’existe que quelques photos, floues, du fondateur borgne du mouvement des talibans. Et parmi les questions qui jalonnent sa vie, une n’a cessé de se répéter dans les années qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 : où est-il ?
«Au Pakistan», ont toujours répondu les services de renseignement afghans (NDS) et la CIA. Bette Dam, journaliste néerlandaise, vient de livrer une autre réponse : le mollah Omar, dont la tête était mise à prix 10 millions de dollars, n'a jamais quitté l'Afghanistan. Il a vécu successivement dans deux maisons de la province méridionale de Zaboul, non loin de son fief de Kandahar, et à quelques kilomètres d'une base de l'armée américaine. Alors qu'on le disait à Karachi, la mégalopole pakistanaise, à Quetta ou dans la province rétive du Balouchistan, il vivait coupé du monde dans une maison en torchis du sud afghan, juste à côté de ceux qui le traquaient.
La thèse ne plaît pas à Kaboul et Washington. «Nous nions catégoriquement cette affirmation délirante […] Nous avons suffisamment de preuves qui montrent qu'il vivait et qu'il est mort au Pakistan. Point !» a tweeté le porte-parole de la présidence afghane Haroon Chakhansuri. «Cette soi-disant enquête n'est rien d'autre qu'une manipulation pour permettre à l'ISI (services de renseignement militaires pakistanais) de nier que la chourra de Quetta (l'organe de direction des talibans) existe», s'est agacé de son côté un ancien directeur des services afghans, Amrullah Saleh. L'ex-directeur de la CIA et chef des forces étrangères dans le pays d'Asie centrale, le général David Petraeus, s'est dit sceptique. «Nous avions accès à tout l'Afghanistan et je serais très surpris que le mollah Omar ait pris ce risque», a-t-il déclaré au Wall Street Journal.
Cabane
Le récit de Bette Dam, publié dans A la recherche d'un ennemi (non traduit) et en partie sur le site de Zomia, un nouveau centre de recherche, s'appuie surtout sur le témoignage de Jabbar Omari, ex-garde du corps du mollah Omar. Aujourd'hui détenu à Kaboul par les services afghans, il n'a pas quitté le chef taliban depuis sa fuite de Kandahar, à la fin 2001, jusqu'à sa mort. C'est lui qui a trouvé une maison, appartenant à son chauffeur, à Qalat, capitale de la province de Zaboul. C'est une bâtisse traditionnelle afghane, construite autour d'une cour. Le mollah vit séparé du reste de la famille, reclus dans une pièce à l'entrée cachée dont il ne sort quasiment jamais.
Par deux fois, les soldats américains sont tout proches. La première, ils passent juste à côté de la maison; le chef taliban et son protecteur se cachent derrière une pile de bois. La deuxième, ils rentrent et fouillent les bâtiments, sans trouver sa cache.
En 2004, les forces américaines bâtissent une base avancée, à quelques minutes à pied. Le mollah Omar et Jabbar Omari déménagent dans une autre maison dans le district voisin de Shinkay. Peu après, les Américains s’installent dans une nouvelle base, baptisée Wolverine, à 5 kilomètres. Les deux Afghans ne bougeront pas. Le mollah Omar vit dans une sorte de cabane, et se cache régulièrement dans les canaux qui irriguent les champs contigus lorsque des avions survolent la zone ou que des combats éclatent.
Reclus
Il passe apparemment la majeure partie de son temps seul, à lire le Coran ou à écouter la BBC en pachtou. Il enregistre parfois des messages sur des cassettes qu’il transmet à la choura de Quetta, où siègent les commandants actifs du mouvement, ou en les donnant simplement par oral à un messager. Il n’a aucun rôle actif et ne voit plus sa femme et ses enfants, réfugiés au Pakistan. Il n’a pas confiance dans les dirigeants pakistanais et préfère continuer à vivre reclus.
D’après son protecteur, le mollah Omar refusera de se faire soigner quand il tombe malade début 2013. Quelques mois plus tard, le 23 avril, il meurt et est enterré à même la terre dans une tombe sans inscription. Il ne laisse ni testament ni directive pour nommer un successeur. Au Pakistan, Akhtar Mansour, le chef opérationnel du mouvement, réunit dix autres talibans de haut rang. Ils décident de cacher sa mort pour ne pas décourager les combattants; le président américain de l’époque Barack Obama vient d’annoncer le retrait de la majeure partie des troupes américains du pays. Il faudra deux ans, et une rumeur grandissante, pour qu’ils se résignent à reconnaître que le mollah Omar est bien mort. Sans dire où.




