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Joe Biden se lance dans la course pour 2020

L'ancien vice-président, modéré et populaire, est le vingtième candidat à briguer l'investiture du parti démocrate lors de la prochaine présidentielle. Il est aussi, pour l'heure, en tête des sondages.

Joe Biden à Dover, dans le Delaware, le 16 mars. (Photo Saul Loeb. AFP)
ParIsabelle Hanne
correspondante à New York
Publié le 25/04/2019 à 12h21

S'il faut de l'expérience et de la résilience à un individu pour en faire un bon candidat, alors Joe Biden, qui vient d'annoncer qu'il briguait l'investiture démocrate pour la présidentielle 2020, a de solides arguments. Avant même sa candidature officielle, il faisait la course en tête dans les sondages, malgré des accusations de comportements déplacés envers plusieurs femmes. Biden, dont c'est la troisième tentative pour accéder à la fonction suprême (la première remontant à 1988), devient le vingtième candidat à l'investiture démocrate, pour des primaires qui s'annoncent très ouvertes et indécises.

Dans une vidéo publiée jeudi sur son compte Twitter, l'ancien vice-président a estimé que les Etats-Unis étaient engagés dans une «bataille pour l'âme de [notre] nation» et exhorté les Américains à ne pas réélire Donald Trump. «Si nous donnons à Donald Trump huit ans à la Maison Blanche, il va, à tout jamais et fondamentalement, altérer le caractère de notre nation», martèle Joe Biden, qui ajoute que la mémoire collective retiendra la présidence Trump comme un «abominable moment» de l'histoire.

Gaffeur

Joe Biden, 76 ans, connaît déjà bien la Maison Blanche pour avoir officié comme vice-président de Barack Obama pendant ses deux mandats. La «bromance» entre les deux hommes célébrée sur internet, et la bonne marche du tandem, explique en partie la popularité de Biden. Avant même sa candidature officialisée, il était en tête des sondages auprès de l'électorat démocrate, et notamment des Afro-américains. Dans la quasi-totalité des enquêtes d'opinion réalisées depuis octobre dernier, l'ancien sénateur du Delaware occupait la première place. Le baromètre tenu par le site RealClearPolitics lui attribue près de 30% d'intentions de vote (29,3%), devant Bernie Sanders (23%), Kamala Harris (8,3%) et Pete Buttigieg (7,5%).

S'ils témoignent assurément de sa popularité, ces sondages, aussi tôt dans la campagne, s'apparentent toutefois davantage à des tests de notoriété qu'à de réelles intentions de vote. «Beaucoup d'électeurs démocrates sont très nostalgiques de Barack Obama, et Joe Biden bénéficie probablement d'un peu de son aura, avance Jules Witcover, chroniqueur chevronné de la vie politique américaine, qui a consacré une biographie à Biden (1). En plus de cela, et ce n'est pas toujours le cas avec les vice-présidents, Obama a confié de vraies responsabilités à Biden, notamment sur certains dossiers de politique étrangère ou sur l'économie après la crise de 2008.»

Joe Biden jouit également d'une image de «type chaleureux, terre à terre et loyal», précise Witcover. Les drames familiaux qui ont ponctué sa vie – sa femme et sa fille d'un an décèdent en 1972 dans un accident de voiture alors qu'il vient d'être élu sénateur ; son fils aîné, Beau Biden, meurt d'un cancer du cerveau en 2015 – renforcent la sympathie du public envers «Joe». Tout comme son vocabulaire un peu suranné et sa réputation de gaffeur invétéré. Sa dernière bévue en date étant l'annonce accidentelle et prématurée de sa candidature lors d'un meeting mi-mars, qui lui a valu d'être qualifié d'«individu à faible Q.I.» par Donald Trump sur Twitter. Le président américain peut voir la candidature du septuagénaire comme une menace à sa réélection. Joe Biden, né dans une famille catholique modeste de Pennsylvanie, fait mouche auprès des classes moyennes et ouvrières blanches, électorats clés du succès de Trump en 2016. Son premier meeting officiel de campagne devrait d'ailleurs avoir lieu à Pittsburgh, lundi prochain.

Centriste

Malgré un aréopage de candidats démocrates féminin et diversifié, le duo de tête, dans les sondages comme dans la couverture médiatique, est composé de deux hommes blancs de plus 75 ans. Mais à côté du sénateur du Vermont Bernie Sanders, Joe Biden fait figure de centriste. Un «démocrate modéré», précise Witcover, «connu pour ses capacités, dès ses premières années au Sénat, à dépasser les clivages politiques et à travailler avec ses collègues républicains». Récemment, il a même qualifié le vice-président Mike Pence, chantre de la droite chrétienne, de «bon gars», s'attirant les foudres des progressistes américains.

Les jeunes électeurs démocrates, qui veulent pousser le parti plus à gauche, risquent fort de ne pas trouver leur compte avec Biden. L'ancien sénateur du Delaware pendant 35 ans ne s'est par exemple pas prononcé en faveur du système de santé universel promu par Sanders et soutenu par plusieurs candidats. «Certains voient son côté démocrate traditionnel comme une faiblesse, mais Biden pourrait aussi avoir la capacité de réconcilier les deux tendances du parti», quelque part entre le centrisme de l'establishment et le socialisme de Bernie Sanders, suggère Witcover.

Casseroles

Outre son âge, la plus grande vulnérabilité de Joe Biden réside dans son presque demi-siècle de carrière politique, qui offre autant d’angles d’attaques à ses adversaires, à droite comme à gauche. Renforçant son image d’homme d’un autre temps. Certaines de ses casseroles ont déjà été exhumées ces derniers mois. Son opposition, dans les années 70, à des politiques de déségrégation des bus scolaires. Son plagiat d’un discours du travailliste britannique Neil Kinnock, qui avait mis fin à sa première campagne pour l’investiture. Surtout, sa réputation d’homme un peu trop tactile, peu compatible avec l’Amérique post-MeToo.

Début avril, plusieurs femmes ont publiquement critiqué Biden pour des comportements déplacés ces dernières années : il aurait embrassé l'une d'elle sur la tête sans son consentement, frotté son nez contre celui d'une autre... «L'affection non désirée, ce n'est pas acceptable. Objectiver les femmes, ce n'est pas acceptable, écrit l'une de ses accusatrices dans un communiqué. Faire référence à ce type de comportement comme de la "simple affection" ou une "attitude de grand-père" est de la condescendance grotesque, et fait partie du problème.»  Se justifiant sans s'excuser, Biden avait expliqué dans une vidéo publiée sur Twitter que c'était sa façon de montrer qu'il se «souci[ait] des gens». Mais il avait pris acte du changement d'époque: «Les frontières de l'espace privé ont été réinitialisées. Je le comprends. […] Je serai plus vigilant et respectueux de l'espace personnel des gens.»

De même, nul n'a manqué de noter les parallèles entre l'audition de Brett Kavanaugh, en septembre dernier, et celle du juge Clarence Thomas, en 1991. Le magistrat, qui siège depuis à la Cour suprême, était accusé de harcèlement sexuel par une ancienne employée, Anita Hill. Joe Biden, en tant que président de la commission judiciaire du Sénat, menait les auditions. Il a voté contre sa nomination, mais il dit aujourd'hui ses «regrets» quant à la tonalité générale des débats. «Anita Hill a été vilipendée alors qu'elle témoignait, par bon nombre de mes collègues, a reconnu Biden lors d'une récente interview. Je regrette de ne pas avoir fait plus pour empêcher ces questions et la façon de les poser.»

(1) Joe Biden: A life of trial and redemption

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