S’il faut de l’expérience et de la résilience pour faire un bon candidat, alors Joe Biden, qui vient d’annoncer qu’il briguait l’investiture démocrate pour la présidentielle 2020, a de solides arguments. Il est en tête dans les sondages, malgré des accusations de comportements déplacés envers des femmes. Biden, dont c’est la troisième tentative pour accéder à la fonction suprême (la première remontant à 1988), devient le vingtième candidat à l’investiture démocrate, pour des primaires qui s’annoncent très ouvertes et indécises.
Dans une vidéo publiée jeudi sur son compte Twitter, l'ancien vice-président a estimé que les Etats-Unis étaient engagés dans une «bataille pour l'âme de [notre] nation» et exhorté les Américains à ne pas réélire Donald Trump. «Si nous [lui] donnons huit ans à la Maison Blanche, il va, à tout jamais et fondamentalement, altérer le caractère de notre nation», martèle Joe Biden, qui ajoute que la mémoire collective retiendra la présidence Trump comme un «moment aberrant».
Joe Biden, 76 ans, connaît bien la Maison Blanche pour y avoir officié comme vice-président de Barack Obama pendant ses deux mandats. La bromance entre les deux hommes mise en avant sur Internet, et la bonne marche du tandem, explique en partie sa popularité. Avant même l'officialisation de sa candidature, il était en tête des sondages auprès de l'électorat démocrate, et notamment des Afro-Américains. Dans la quasi-totalité des enquêtes d'opinion réalisées depuis octobre dernier, l'ancien sénateur du Delaware occupait la première place. Le baromètre tenu par le site RealClearPolitics lui attribue près de 30 % d'intentions de vote (29,3 %), devant Bernie Sanders (23 %), Kamala Harris (8,3 %) et Pete Buttigieg (7,5 %).
Suranné
S'ils témoignent assurément de sa popularité, ces sondages, aussi tôt dans la campagne, s'apparentent toutefois davantage à des tests de notoriété qu'à de réelles intentions de vote. «Beaucoup d'électeurs démocrates sont très nostalgiques de Barack Obama, et Joe Biden bénéficie probablement d'un peu de son aura, avance le chroniqueur Jules Witcover, auteur d'une biographie de Biden. En outre, et ce n'est pas toujours le cas avec les vice-présidents, Obama a confié de vraies responsabilités à Biden, notamment sur certains dossiers de politique étrangère ou sur l'économie après la crise de 2008.»
Joe Biden jouit également d'une image de «type chaleureux, terre à terre et loyal», précise Witcover. Les drames familiaux qui ont ponctué sa vie - sa femme et sa fille d'un an décèdent en 1972 dans un accident de voiture alors qu'il vient d'être élu sénateur ; son fils aîné, Beau, meurt d'un cancer du cerveau en 2015 - renforcent la sympathie du public envers «Joe». Tout comme son vocabulaire un peu suranné et sa réputation de gaffeur invétéré. Sa dernière bévue étant l'annonce accidentelle et prématurée de sa candidature mi-mars, qui lui a valu d'être qualifié d'«individu à faible QI» par Donald Trump sur Twitter. Le président américain peut voir la candidature du septuagénaire comme une menace à sa réélection. Joe Biden, né dans une famille catholique modeste de Pennsylvanie, fait mouche auprès des classes moyennes et ouvrières blanches, électorats clés du succès de Trump en 2016. Son premier meeting officiel de campagne devrait d'ailleurs avoir lieu à Pittsburgh, lundi.
«Modéré»
Malgré un aréopage très diversifié de candidats démocrates, le duo de tête, dans les sondages comme dans la couverture médiatique, est composé de deux hommes blancs de plus de 75 ans. Mais à côté du sénateur socialiste du Vermont, Bernie Sanders, Joe Biden fait figure de centriste. Un «démocrate modéré, précise Witcover, connu pour ses capacités, dès ses premières années au Sénat, à dépasser les clivages et à travailler avec ses collègues républicains». Récemment, il a même qualifié le vice-président Mike Pence, chantre de la droite chrétienne, de «bon gars», s'attirant les foudres des progressistes américains.
Les jeunes électeurs démocrates, qui veulent pousser le parti plus à gauche, risquent fort de ne pas trouver leur compte avec Biden. Sénateur pendant trente-cinq ans, il ne s'est pas prononcé en faveur du système de santé universel promu par Sanders et soutenu par plusieurs candidats. «Certains voient son côté démocrate traditionnel comme une faiblesse, mais Biden pourrait aussi avoir la capacité de réconcilier les deux tendances du parti», suggère Witcover.
Outre son âge avancé, la plus grande vulnérabilité de Biden réside dans son presque demi-siècle de carrière politique, qui offre autant d’angles d’attaque à ses adversaires, et son image d’homme d’un autre temps. Certaines de ses casseroles ont déjà été exhumées ces derniers mois. Son opposition, dans les années 70, à des politiques de déségrégation des bus scolaires. Son plagiat d’un discours du travailliste britannique Neil Kinnock, qui avait mis fin à sa première campagne pour l’investiture.
Surtout, sa réputation d'homme un peu trop tactile, peu compatible avec l'Amérique post-MeToo. Début avril, plusieurs femmes ont publiquement critiqué Biden pour des comportements déplacés : il aurait embrassé l'une d'elle sur la tête sans son consentement, frotté son nez contre celui d'une autre… «L'affection non désirée, ce n'est pas acceptable. Objectiver les femmes, ce n'est pas acceptable», a écrit l'une de ses accusatrices. Se justifiant sans s'excuser, Biden avait expliqué dans une vidéo publiée sur Twitter que c'était sa façon de montrer qu'il se «souci[ait] des gens». Mais il avait pris acte du changement d'époque : «Les frontières de l'espace privé ont été réinitialisées. Je le comprends. […] Je serai plus vigilant et respectueux de l'espace personnel des gens.»
[ Retrouvez sur Libé.fr la galerie de portrait des candidats démocrates déclarés. ]




