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Libération
Éditorial

Résilience

Publié le 29/04/2019 à 20h56

Tel un couteau suisse, un vieux jean délavé ou un vénérable tube des Beatles, elle est décidément inusable. Depuis dix bonnes années, un chœur intéressé - libéraux sémillants, souverainistes conquérants, radicaux «plus rouges que nous, tu meurs» - versait des larmes de crocodile au chevet de cette social-démocratie qu’on disait moribonde. Las ! La victoire de Pedro Sánchez, jeune revenant du Parti socialiste espagnol, montre que la moribonde a encore de la ressource. Avec 29 % des voix, le PSOE arrive en tête du scrutin législatif et doit diriger le prochain gouvernement de Madrid. Avec une coalition fragile ? Certes : c’est le sort de la grande majorité des partis européens, soumis à un scrutin proportionnel qui exige des alliances. Disparue, la social-démocratie ? Certes, elle s’est effacée en Italie, en Pologne ou dans certains pays de l’Est. En France, elle est réduite à la portion congrue (alors que si la gauche s’unissait, elle dépasserait les 30 %). Mais elle gouverne au Portugal, en Grèce, en Suède, en Allemagne avec la CDU et en Espagne. Elle est la première force d’opposition en Grande-Bretagne - où elle a regagné des voix chez les jeunes et les ouvriers - au Danemark, ou en Belgique francophone. Aux prochaines élections européennes, elle restera le deuxième groupe d’élus du continent derrière les conservateurs. Au fond, sa caractéristique première - outre d’avoir modelé l’Etat social dans la plupart des pays d’Europe et modernisé la société - c’est la résilience. Elle traverse une crise profonde : c’est la troisième ou la quatrième de sa longue histoire. Elle dure comme le vieux chêne et plie comme le roseau, pour se redresser ensuite. Sa survie tient à un raisonnement simple : si l’on récuse le libéralisme inégalitaire et le national-populisme régressif, il ne reste qu’une voie pour gouverner : réformer sans trêve l’économie de marché pour la rendre plus humaine, plus libre et conforme à l’impératif écologique. Ce que toutes les gauches réformistes, à travers mille vicissitudes, s’efforcent de faire. Selon le mot d’Henri Weber, cette crise-là, qui lui a coûté cher sans l’abattre, est une crise de refondation. Après une longue séquence gestionnaire, après avoir atteint une grande partie de ses objectifs historiques, elle doit revoir ses bases. Repenser l’Etat social, démocratiser la démocratie, dompter la finance et la technologie, allier justice sociale et respect de la planète, conjuguer nation, Europe et mondialisation, résister à la montée en puissance des géants d’Amérique et d’Asie : à ces défis, il faut trouver des réponses nouvelles. Elles manquent, d’où l’actuel passage à vide. Mais d’où l’espoir. Changer de diagnostic en gardant les valeurs, bâtir une stratégie politique qui passe par la reconquête des classes populaires, c’est la tâche des années qui viennent.

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