Menu
Libération
Interview

«Les Etats-Unis veulent l’ouverture totale du marché chinois»

Ancien envoyé économique et financier du Trésor américain en Chine, aujourd'hui chercheur au John L. Thornton China Center à la Brookings Institution, David Dollar, spécialiste des relations économiques entre les Etats-Unis et la Chine, fait le point sur la bataille commerciale en cours entre Pékin et Washington.

Xi Jinping et Donald Trump à Pékin, le 9 novembre 2017. (Photo Nicolas Asfouri. AFP)
ParIsabelle Hanne
correspondante à New York
Publié le 09/05/2019 à 16h26

Signature d'un accord ou aggravation de la guerre commerciale? Alors que le vice-Premier ministre chinois Liu He, négociateur en chef de Pékin, est attendu ce jeudi à Washington pour deux jours de discussions, Donald Trump a déjà menacé d'augmenter de 10 à 25%, dès ce vendredi, les droits de douane sur 200 milliards de dollars (180 milliards d'euros) de produits chinois. A cette heure, les négociations sont maintenues. Les responsables chinois avaient pourtant, l'an passé, refusé de discuter avec Washington «un pistolet sur la tempe».

Les deux premières puissances économiques mondiales se trouvent à la croisée des chemins, un peu plus d'un an après le début des hostilités. En plusieurs salves, déclenchant des représailles côté chinois, l'administration Trump a instauré des barrières douanières sur des milliards de dollars d'importations chinoises (25% sur l'aluminium, 10% sur l'acier, 25% sur 50 milliards de dollars de biens technologiques et 10% sur 200 milliards d'autres produits importés). Dimanche, le président américain a également évoqué sur son compte Twitter la possibilité de taxer «prochainement» de 25% 325 milliards de dollars d'importations chinoises supplémentaires.

Après en avoir déjà agité la menace, le Président avait finalement décidé début décembre de suspendre l'augmentation de ces tarifs douaniers en raison de la reprise des discussions commerciales jugées «fructueuses» et susceptibles d'aboutir à un accord. Jusqu'à dimanche dernier, où Trump s'est agacé sur Twitter de la lenteur des discussions, et accusé Pékin de «tenter de renégocier». Lors d'un meeting en Floride mercredi soir, Trump en a remis une couche devant ses supporters, accusant la Chine d'avoir «rompu l'accord» passé avec les Etats-Unis lors des négociations commerciales, et assurant qu'il maintiendrait le relèvement des droits de douane sur les produits chinois tant que la Chine n'accède pas aux demandes américaines.

Ancien envoyé économique et financier du Trésor américain en Chine (2009-2013), aujourd’hui chercheur au John L. Thornton China Center à la Brookings Institution, David Dollar, spécialiste des relations économiques entre les Etats-Unis et la Chine, fait le point sur les négociations.

Pourquoi Trump menace-t-il à nouveau d’augmenter les tarifs douaniers ?

Les deux parties négocient intensément depuis des mois : on en est à dix cycles de pourparlers. Mais ces derniers temps, Donald Trump a semblé contrarié qu’il n’y ait pas d’accord final en vue. Les dernières réunions à Pékin n’ont pas fait progresser les discussions. Et le président américain se retrouve critiqué de toutes parts. Avec ses tweets, il veut montrer à sa base qu’il reste ferme avec la Chine.

Ces nouvelles menaces interviennent alors que les Etats-Unis ont présenté de bons résultats économiques pour le premier trimestre 2019, avec une croissance à 3,2% en rythme annuel. Y a-t-il un lien?

Il est fort probable que le président américain se sente renforcé par ces bons résultats économiques. Mais quand il estime qu'il y a un lien entre les tarifs douaniers et ces bons résultats économiques, je ne suis pas d'accord [Dimanche, Trump a affirmé que les tarifs douaniers, «payés par la Chine» contribuaient «partiellement aux formidables résultats économiques» des Etats-Unis, ndlr]. Les mécanismes sont beaucoup trop complexes pour établir des liens de causalité entre la baisse des importations et l'augmentation du taux de croissance. Comme les droits de douane sur les produits chinois devaient d'abord augmenter au 1er janvier 2019 [l'administration Trump n'avait, à l'époque, pas appliqué cette augmentation, considérant que les pourparlers avec Pékin étaient «fructueux»], il y a eu une grosse augmentation des importations de produits chinois au dernier trimestre 2018, par anticipation de cette hausse des droits de douane. Les importations ont, de fait, diminué au premier trimestre 2019, mais c'est selon moi une réponse temporaire.

Dans ces négociations, quelles sont les principales pierres d’achoppement ?

Il s’agit des deux plus grandes économies mondiales. La Chine n’est clairement pas prête à faire n’importe quelle concession et il semble difficile, en l’état, d’arriver à un accord de compromis. Pékin, qui s’est engagé à acheter davantage de produits américains, notamment agricoles et dans l’énergie, demande la levée des droits de douane sur les marchandises chinoises, ce que Washington n’est visiblement pas près de faire. Pour les Etats-Unis, ce qui coince principalement, ce sont les modalités de mise en application d’un éventuel accord. Les Chinois veulent l’inscrire dans un simple règlement, émanant du Conseil d’Etat chinois, quand les Américains veulent que l’accord soit gravé dans la loi, considérant qu’ainsi, il sera plus difficile à amender ou à réécrire. L’administration Trump a affirmé qu’elle ne signerait le texte que s’il est assorti de mesures permettant de vérifier que gouvernement chinois respecte ses engagements.

Quelle est la stratégie de l’administration Trump ?

Washington exige des changements structurels pour mettre fin aux subventions chinoises aux entreprises publiques, ainsi qu’au transfert forcé de la propriété intellectuelle. Environ 30% des investissements étrangers concernent des secteurs dans lesquels il est obligatoire de former des coentreprises pour pénétrer le marché chinois, et donc de partager les technologies, ce qui ne plaît guère aux Européens comme aux Américains. Les Etats-Unis, dans une optique de libre-échange, veulent également l’ouverture totale du marché chinois. Aujourd’hui, certains secteurs, comme l’automobile ou les télécommunications, sont fermés aux investissements étrangers, ce qui fait dire aux Américains que la Chine ne respecte pas les règles et sape la légitimité et la cohérence du système entier. Sur ce point d’ailleurs, les Européens sont tout à fait d’accord avec les Etats-Unis et sont très favorables à l’ouverture totale de l’économie chinoise.

Trump semble obsédé par le rééquilibrage du colossal déficit de la balance commerciale entre les Etats-Unis et la Chine (378,73 milliards de dollars en 2018). Est-ce un risque pour l’économie américaine ?

Le président américain semble croire que quand les Etats-Unis importent des produits chinois, la Chine vole les Etats-Unis. Ça n’a évidemment aucun sens. On ne perd pas, ou on ne se fait pas voler de l’argent, quand on va faire ses courses. Ce que montre ce déficit, c’est que les Etats-Unis n’épargnent pas assez. Ce n’est pas forcément un problème, mais un choix. Un choix qui permet au pays d’importer des produits technologiques comme les tablettes ou les smartphones à bas prix.

Pour l’heure, l’administration Trump assure que l’économie américaine n’est pas affectée par ce conflit commercial.

Il est impossible de mesurer son impact réel avec rigueur. D’autant qu’il y a d’autres facteurs très importants à prendre en compte : la réforme fiscale de Trump ou l’évolution des politiques de la banque centrale américaine par exemple, ont beaucoup plus d’effet sur l’économie américaine que la guerre commerciale. Mais ce que l’on sait, et contrairement à ce qu’indique le Président, c’est que les droits de douane sur les importations chinoises ne sont pas payés par la Chine, mais par les industriels américains qui importent des produits chinois sous le coup des tarifs, et qui répercutent ensuite la hausse des coûts sur les consommateurs américains. Et ça, ce n’est jamais bon pour la croissance.

L’économie chinoise a, elle, enregistré l’an passé sa plus faible croissance en près de trente ans (6,5%, soit deux points de moins qu’en 2017)…

L’effet de cette guerre commerciale pour la Chine est plus palpable. Mais c’est plutôt la menace d’augmentation des barrières douanières que les barrières elles-mêmes qui pénalisent l’économie chinoise. Lundi matin à l’ouverture des marchés financiers asiatiques et quelques heures après les tweets de Trump, les indices chinois ont dévissé, et le yuan a reculé.

Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique