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Évangéliques : En Corée du Sud, des chamans aux «megachurchs»

A Séoul, où l’église évangélique s’immisce sans difficultés dans la politique, des moyens colossaux sont mis en œuvre pour attirer les fidèles.

Lors d’un sermon à l’église de Yoido, à Séoul, en 2007. (Photo Jo Yong-hak . Reuters)
Publié le 16/05/2019 à 19h26

Ce dimanche, comme lors de chaque office célébré en l’église évangélique de Yoido (Yoido Full Gospel Church), la ferveur extatique des fidèles est spectaculaire. Parmi la foule de croyants qui occupe la quasi-totalité des 12 000 sièges de l’immense temple construit en 1973 au cœur de Séoul, certains ferment les yeux et lèvent les mains vers le ciel, d’autres, dans un état proche de la transe, se balancent d’avant en arrière ou parlent en différentes langues.

Une adoration exacerbée par la mise en œuvre de moyens techniques et humains colossaux : écrans géants, traduction simultanée du culte en une dizaine de langues, nuée de choristes accompagnés d'un orchestre symphonique, le tout retransmis sur des chaînes de télévision sud-coréennes et étrangères. L'imposant édifice qui, sans la croix haute de plusieurs mètres érigée devant son entrée principale, pourrait passer pour une arène sportive, attire chaque semaine 480 000 chrétiens de tout le pays. «Avant, j'allais à l'église de mon quartier mais ma foi s'est renforcée ici. On peut sentir la présence de Dieu», s'enthousiasme Hye-rim, une trentenaire venue assister à la messe avec une amie.

A ce jour, la capitale sud-coréenne compte 17 megachurchs, soit davantage que dans n'importe quelle ville des Etats-Unis. Selon un porte-parole de Yoido, le succès de l'église évangélique provient de son «système communautaire» grâce auquel les réseaux de congrégations recrutent de nouveaux membres. L'Eglise a aussi logiquement profité de l'explosion démographique de Séoul dont la population a doublé en cinquante ans pour dépasser les 10 millions d'habitants.

L’autre facteur de ce développement fulgurant a été l’absence d’impôt. Le lobbying auprès du gouvernement de puissants groupes religieux a permis au clergé d’être exempté de taxes foncières et aux pasteurs de ne pas payer d’impôt sur le revenu. L’influence évangélique a pu jusque-là s’immiscer sans grandes difficultés dans les hautes sphères politiques et financières.

Percée. L'ex-président Lee Myung-bak (2008-2013), condamné en 2018 à quinze ans de prison pour corruption, était un membre actif d'une église évangélique pendant plusieurs décennies. «Ici, les chrétiens évangéliques ont un pouvoir disproportionné. Yoido fonctionne comme un "chaebol" [puissant conglomérat]. Les membres de la famille des responsables ont tous des postes au sein d'entreprises appartenant à l'Eglise», constate Steven L. Shields, pasteur protestant à la retraite et vice-président de la branche coréenne de la Société royale asiatique.

A l'origine de la percée évangélique, se trouve le charismatique Cho Yonggi, 83 ans. Autoproclamé pasteur après avoir été «guéri par Jésus» de la tuberculose lorsqu'il était adolescent, il cofonde l'église évangélique de Yoido en 1958. Retraité depuis 2018, son poids reste conséquent malgré les affaires qui ont altéré la confiance du public à l'égard de sa congrégation. En 2014, Cho a notamment été condamné à trois ans de prison (et cinq années de probation) et 4,67 millions de dollars (4 millions d'euros) d'amende pour abus de confiance, corruption et évasion fiscale.

Ses détracteurs le surnomment parfois «Chaman Cho» en raison de la similitude entre l'intérêt qu'il porte à la prospérité individuelle et la pensée chamanique présente en Corée depuis des millénaires. Ce serait d'ailleurs l'une des racines de la popularité de l'église évangélique de Yoido selon Cheong Seong-chang, professeur à l'institut Sejong : «La Corée, avant d'être chrétienne ou même bouddhique, a une culture chamanique, dit-il à Libération. Cela a profondément imprégné le protestantisme évangélique sud-coréen, ses rituels de guérison ou sa promesse de prospérité matérielle. Cho a profité de cette base théologique.»

Indulgence. Les scandales - malversations, népotisme et agressions sexuelles - qui ont éclaboussé des dirigeants évangéliques ces dernières années, n'ont néanmoins pas entraîné la désaffection massive de fidèles. «Le pasteur Cho s'est repenti, Dieu pardonne», soupire Hyun-mi, 57 ans, qui fréquente régulièrement la Yoido Full Gospel Church. Pour Shields, cette indulgence n'a rien de surprenant. «Les croyants deviennent très facilement aveugles face à ce genre de choses, résume-t-il. Cho Yonggi fait hélas partie des nombreux pasteurs sud-coréens qui croient mériter de parader en Mercedes et de porter une Rolex.»

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