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Liberté de la presse

Russie : le journaliste d'investigation Ivan Golounov est libre

Arrêté jeudi dernier pour trafic de drogue, le reporter a été relâché et acquitté ce mardi, faute de preuves. Les policiers ayant participé à son interpellation ont été suspendus. Un dénouement sans précédent dans le pays de Poutine.

Lundi, les journaux russes, même les plus pro-russes, titraient leur soutien à Ivan Golounov. (Photo Yuri Kadobnov. AFP)
ParVeronika Dorman
envoyée spéciale à Moscou
Publié le 11/06/2019 à 19h58

La société civile russe vient de remporter une victoire inédite et vertigineuse. La mobilisation de milliers de citoyens a permis d'arracher un homme innocent aux griffes des autorités. Ivan Golounov, journaliste d'investigation de 36 ans arrêté jeudi dernier à Moscou pour trafic de drogue, a finalement été libéré ce mardi.

«A la suite des résultats d'une série d'expertises […], il a été décidé d'abandonner les poursuites et les accusations contre le citoyen Golounov eu égard à l'absence de preuves de sa participation au délit. Il sera libéré aujourd'hui de son assignation à résidence», a déclaré le ministre de l'Intérieur Vladimir Kolokoltsev. Il incombe désormais à la justice d'évaluer «la légalité des actions des policiers qui ont interpellé» le journaliste et qui affirmaient avoir trouvé de la drogue dans son sac à dos, puis en grande quantité à son domicile au cours d'une perquisition.

Magouilles et mafieux

Depuis cinq jours, une vague de soutien à Golounov, dont l’innocence ne faisait de doute pour personne, a déferlé sur les réseaux sociaux, mais aussi dans la rue et dans les médias, y compris loyaux au pouvoir. L’enquêteur à la réputation cristalline, spécialisé dans les magouilles des politiques, forces de l’ordre et mafieux, a été défendu par l’ensemble de ses confrères, de tous grades et de tous bords, mais aussi par des artistes, députés, écrivains, acteurs, entrepreneurs, et puis les apolitiques, les critiques, les courtisans…

Presque sans interruption, des gens ont manifesté ces derniers jours devant le siège de la police de Moscou, avec des pancartes demandant la libération de Golounov. Le choix par le tribunal de l’assignation à résidence plutôt que la maison d’arrêt a été accueilli, samedi, avec circonspection, néanmoins comme un bon augure. C’était là un premier signe que les autorités ne restaient pas sourdes aux revendications des soutiens de Golounov, et que les témoignages de solidarité n’étaient pas un jeu vain. Les trois principaux quotidiens d’affaires du pays sont sortis lundi avec une même une – «Je suis/Nous sommes Ivan Golounov» – suivis par des dizaines de publications régionales. La résistance commençait à s’organiser et une «marche pour la liberté d’Ivan Golounov» était prévue pour mercredi 12 juin, dans le centre de Moscou.

«C'est le résultat d'une campagne internationale sans précédent de solidarité journalistique et citoyenne. Tous ensemble, nous avons accompli l'incroyable : faire cesser des poursuites pénales contre un innocent. Merci ! Nous sommes heureux que le pouvoir ait entendu la société», s'est félicitée la direction du site Meduza, pour lequel travaille Golounov.

La libération et la disculpation du journaliste, et dans des délais aussi courts, ainsi que la suspension des policiers qui ont participé à son interpellation et le limogeage de deux hauts responsables de la police, composent un dénouement sans précédent en Russie. L’article 228 sur le trafic de drogue est surnommé «l’article populaire», car c’est l’un des plus utilisés par la police, aussi bien pour faire du chiffre que pour se débarrasser de personnages encombrants. Les acquittements sont rarissimes.

«Poissons rouges»

Dès le début, Golounov a clamé son innocence et dénoncé un coup monté à cause de ses enquêtes. Les images des stocks de stupéfiants publiées par la police se sont avérées être des faux, et les analyses finalement réalisées n’ont révélé aucune trace de drogue ni dans le sang, ni sur les mains du journaliste, tandis que les sachets saisis ne portaient pas ses empreintes digitales. Aussi, la disculpation de Golounov n’est qu’un premier pas. Il faut désormais trouver les instigateurs de l’affaire et les traîner devant la justice, exigent les soutiens du journaliste.

«Désormais, il est important que nous ne devenions pas des poissons rouges, avec une mémoire courte d'une seconde. Le gars s'est fait piéger. Il y a dans cette affaire des exécutants et des commanditaires. Combien d'autres personnes ont-ils jetées en prison de cette manière ? Et combien en jetteront-ils ?» s'est interrogé l'opposant Alexeï Navalny sur sa page Facebook.

Son Fonds de lutte contre la corruption a publié mardi une enquête sur la famille d'un haut responsable du FSB (services de sécurité), cité par plusieurs médias en tant que possible «commanditaire» de l'affaire Golounov, en raison de ses liens avec la «mafia des cimetières» sur laquelle le journaliste creuse depuis de longs mois et dont il aurait déjà reçu des menaces.

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