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Libération
Chronique «Hébreu dis donc» 

Israël : les «héros» douteux d'une sordide affaire de viol à Chypre

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Les scènes de liesse accompagnant le retour d'un groupe d'ados israéliens blanchis dans une affaire de viol en réunion à Chypre ont secoué le pays, alors qu'un débat autour de la «masculinité toxique» et la «culture du viol» venait de s'y ouvrir.
Le bus escortant les suspect israéliens quittant la Cour de justice de Paralimni à Chypre le 26 juillet 2019. (Photo Iakovos Hatzistavrou. AFP)
publié le 31 juillet 2019 à 7h31

Foule jubilante, ballons, confettis et champagne : dimanche soir, c'est comme si le hall des arrivées de l'aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv célébrait le retour d'un médaillé olympique. «La fierté d'Israël !», s'est même exclamé un homme avec une fillette sur les épaules devant un journaliste local, au moment où les «héros» du jour sont apparus. Drôle de héros, tout de même : une douzaine d'adolescents (entre 15 et 18 ans) subitement blanchis dans une sordide affaire de viol en réunion à Chypre, où ils étaient détenus depuis une dizaine de jours.

Soirée alcoolisée dans un «party hotel»

Leur accusatrice, une Britannique de 19 ans, est désormais poursuivie pour faux témoignage. Selon les médias israéliens, elle aurait reconnu avoir porté plainte pour se venger de la bande qui l'avait «humiliée» en filmant ses ébats avec plusieurs membres du groupe sans son consentement explicite, avant d'en diffuser la vidéo sur les réseaux sociaux. D'après les analyses ADN et les témoignages, trois des suspects ont eu une forme de rapport sexuel «consenti» avec la jeune femme, lors d'une soirée alcoolisée dans la chambre d'un party hotel censément «réservé aux adultes». Ils l'auraient ensuite chassée de la pièce, le nombre de personnes présentes à ce moment restant une inconnue. «La Brit' est une pute, la Brit' est une pute, la Brit' taille des pipes à tout le quartier», ont chanté les Israéliens relâchés par la justice chypriote à peine sortis de l'avion, tous portant la kippa.

Depuis deux semaines, l'affaire déchire le pays. Il y a ceux qui ont dénoncé la «masculinité toxique» et la «culture du viol» empoisonnant la jeunesse, dans un pays à peine effleuré par le mouvement #MeToo. A longueurs d'articles, éditorialistes et experts ont décrit une société au machisme militarisé ainsi que l'imaginaire réactionnaire de la pop-culture locale – les ados ont entonné à l'aéroport l'un des tubes d'Eyal Golan, mégastar de la pop hébraïque, accusé d'avoir abusé de fans mineures. D'autres ont pointé du doigt l'hypocrisie des rabbins prêts à tout pour absoudre leurs ouailles, malgré des comportements peu raccords avec les plus basiques obligations du judaïsme. Un rabbi hassidique est ainsi venu leur apporter du houmous cacher durant toute la durée de leur détention.

«Emballement antisémite» 

Et puis il y a ceux qui se sont réjouis du coup de théâtre et pensent que justice a été faite et qu'il n'y a rien à en dire. Si ce n'est critiquer un «emballement antisémite» exacerbé par la presse internationale, salissant de «pauvres garçons» qui ne cherchaient qu'à s'amuser avant d'être appelés sous les drapeaux. Sur la radio de l'armée, un célèbre commentateur a pu s'épancher sur ces «Britanniques qui couchent avec tout le monde», et s'adonner à de douteux calculs : «Alors comme ça, se faire deux ou trois mecs, pas de problème, mais à douze elle craque ?»

Les célébrations obscènes à l'aéroport n'ont fait que polariser le débat. Ce qui est légal, ou plutôt ce qui n'est pas passible de poursuites, est-il éthique ? Voire source de fierté ? Surtout de la part de jeunes hommes s'affichant ouvertement comme croyants, kippa blanche et pendentif de la Torah autour du cou, remerciant Dieu de les avoir sauvés de ce mauvais pas à leur descente sur le tarmac ?

«[Qu'il s'agisse de] sexe consensuel ou de viol avec violence, qu'ils aient filmé avec sa permission ou non, ces gamins ont traité une femme comme un morceau viande», a tweeté la populaire essayiste américano-israélienne Sarah Tuttle-Singer. Sur le site du Times of Israel, plusieurs blogueurs religieux ont vivement réagi aux scènes de liesse à Ben-Gourion. À l'instar du liturgiste Alden Solovy : «Les vrais hommes n'utilisent pas les femmes comme des sex-toys. Les vrais hommes ne fêtent pas les crimes sexuels de leurs fils. Dégoûtant : des gamins religieux présentés comme des héros par des hommes religieux parce qu'ils ont réussi à s'en tirer après avoir maltraité une jeune femme. Dégoûtant : chanter un hymne du peuple juif pour célébrer l'humiliation d'une adolescente.» Quand l'acquittement ne vaut pas absolution.