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Libération

C’est quoi, la révolution ?

Publié le 26/09/2019 à 19h31

Entre les deux tours de la présidentielle, Libération publie une chronique sur la vie quotidienne, pour raconter la Tunisie autrement.

Un type aux cheveux bouclés, pas la trentaine, raconte son aventure à son cousin policier - en civil ce jour-là - à l'entrée d'une quincaillerie de la capitale. L'affaire : à Tunis, il est tombé en panne sur l'autoroute. Une patrouille est passée et lui a ordonné de rester dans sa voiture par mesure de sécurité. Et les flics l'ont poussée un peu plus haut pour éviter l'accident bête et mettre la Polo verte en sécurité. En face de la vitrine, le jeune frisé a dit : «C'est ça, la révolution…» Et son cousin l'a coupé : «Et s'ils t'avaient insulté ou qu'ils t'avaient laissé là, tu aurais dit qu'elle était pire que sous Ben Ali ?» A la fin, ils sont tombés d'accord sur la seule conclusion qui vaille : ce qui se passe depuis huit ans en Tunisie est plus subtil qu'il n'y paraît. Pour ceux qui regardent ça de loin (nous), et parfois encore plus pour ceux qui nagent en plein dedans (eux).

Il y a cinq ans, l'élection présentielle fut annoncée comme on vend un blockbuster : progressistes vs islamistes - à la limite d'un choc de civilisation. Lorsque les soi-disant premiers ont vaincu, ils sont allés directement négocier avec les seconds. Tranquillement, sans se biler.

Un commerçant dans les montagnes du Nord-Ouest le déclinera autrement : le Tunisien peut blasphémer jusqu’à faire rougir le Malin en personne et écouter sur son portable, cinq minutes plus tard, une récitation du Coran qui lui mouillera les mirettes. Ce qui donne donc des profils d’électeurs qui blanchiraient les tignasses de n’importe quel expert.

L’optimiste placerait tout cela sur l’échelle du temps. Il y a dix ans, une élection présidentielle était un vaste carnaval, où Zine el-Abidine Ben Ali, mort le 19 septembre en exil, avait effacé le mot «suspense» du dico local. Cela concernait la politique, mais aussi la vie quotidienne. A part la mort, aucune surprise. Jamais. En trois mois, rien ne va plus : deux présidents, dont un en exercice (Béji Caïd Essebsi), sont décédés, et l’un des favoris (Nabil Karoui) s’est hissé au second tour de sa cellule en prison, d’où il donne des interviews. On ne capte rien à l’avance. Et c’est peut-être ça la révolution.

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