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Libération
Éditorial

Archaïsme

ParLaurent Joffrin
Directeur de la publication de Libération
Publié le 14/10/2019 à 20h41

Ravages habituels des politiques identitaires. Le terrible exemple de Hajar Raissouni, mise en prison sur l'accusation (fausse de surcroît) d'avoir reçu une IVG, symbolise ce qu'il faut bien appeler l'archaïsme de la législation marocaine en matière de droits des femmes et des minorités LGBT+, dans un pays qui n'est pourtant pas le plus répressif du Maghreb ou du Machrek. Certains responsables «modernisateurs» au Maroc seraient enclins à faire évoluer les lois. Mais, disent-ils, «la société n'est pas prête». Sous-entendu, l'identité traditionnelle marocaine ne le permet pas, ou pas encore. Comme si la libéralisation des mœurs était par nature destructrice pour la personnalité d'un pays ou d'une culture, comme si l'application des valeurs universelles et élémentaires d'égalité des droits enclenchait automatiquement un processus de décadence. Pourtant les citoyens ou les citoyennes qui se réclament des droits de l'homme en ce domaine sont souvent des musulmans ou des musulmanes respectueux de leur culture d'origine. Plusieurs pays musulmans (peu nombreux il est vrai), comme Bahreïn, la Tunisie ou la Turquie, ont même légalisé depuis longtemps l'IVG, sans devenir pour autant des zombies culturels, des pays sans âme ni foi. Ainsi sont les défenseurs de la tradition : ils ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre, qu'une identité peut rester forte en évoluant, que le respect des droits ne mine pas les bases d'une société mais les renforce, que la neutralité de l'Etat en matière religieuse ne nuit pas aux religions mais au contraire tend à les protéger, parce qu'elle garantit la liberté de conscience. Une constatation que les contempteurs de l'universalisme, qu'on trouve maintenant aussi en France, feraient bien de méditer. Les «hors-la-loi» marocains montrent qu'on peut se réclamer à la fois de sa culture et des droits de l'homme.

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