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Libération

«Ce Diable de garçon», une inoffensive comédie… nazie

ParJohanna Luyssen
correspondante à Berlin
Publié le 21/01/2020 à 21h01

«C'est un classique ici. Et pour une fois, il n'y a pas de nazis dedans», m'avait affirmé cet ami allemand en m'offrant le DVD de Ce Diable de garçon (Die Feuerzangenbowle). Cette comédie culte, régulièrement diffusée à la télé, met en scène un écrivain, Johannes Pfeiffer. Autour d'un Feuerzangenbowle (un bol de punch flambé), ses amis se souviennent de leurs bêtises en classe, à l'exception de Pfeiffer, formé par un précepteur. Il décide alors de retourner à l'école où, déguisé en lycéen, il joue de bons tours à ses profs. Le film terminé, la phrase «Pour une fois, il n'y a pas de nazis» m'est restée en tête, surtout après avoir appris la date du tournage : 1943. «Au moment de la première du film, […] l'armée allemande est décimée de moitié, décrit le critique Karsten Witte. Le décret de Goebbels réorganisant la production […] autour de longs métrages au "contenu principalement divertissant" est en vigueur depuis deux ans. La fuite de la réalité est devenue politique d'Etat.» Sans compter que l'acteur principal et producteur du film, Heinz Rühmann, entretenait de bonnes relations avec Göring et Goebbels. Autre enseignement : ce que l'on ne voit pas dans le film compte autant que ce qu'on y voit. Son humour est décrit par Valerie Weinstein, auteure de Antisemitism in Film Comedy in Nazy Germany, comme «dominé par l'absence d'ironie, d'esprit, de tempo rapide et autres stratégies comiques codées comme juives». Il n'y a aucun personnage juif, tout se passe dans une bulle aryenne et nostalgique. Il y a ce professeur qui dit, dans une tirade qu'on croirait destinée aux jeunesses hitlériennes : «Les jeunes arbres qui veulent pousser doivent être attachés de façon à ce qu'ils poussent bien droit.» En somme, un film est toujours le produit de son temps. En Allemagne, Ce Diable de garçon est régulièrement présenté comme inoffensif et apolitique. Cela ne risque pas de changer tant que la détentrice de ses droits, Cornelia Meyer zur Heyde, membre du parti d'extrême droite AfD, veille sur sa destinée. En 2013, elle a refusé que le musée historique allemand le projette en le contextualisant. Et autorise en revanche sa projection dans les universités où les étudiants sont invités à s'amuser avec la même insouciance que celle décrite dans le film.

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