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Libération
Éditorial

Socialisme

ParLaurent Joffrin
directeur de la publication de Libération
Publié le 02/03/2020 à 21h01

Vu d'ici, en tout cas par tout progressiste européen, Sanders «is the right man». Socialiste plutôt modéré selon nos critères - il demande une Sécurité sociale en vigueur en France depuis 1945, une université publique gratuite ou encore de meilleurs droits pour les travailleurs et une action pour les minorités discriminées. Il détonne dans le paysage américain, attaché - dans tous les partis - à la libre entreprise et dominé par la méfiance envers l'Etat fédéral. Mais justement : ce décalage fait sa force. Ferveur militante, renouveau programmatique, enthousiasme de la jeune génération pour ce maverick (franc-tireur) de 78 ans : comme on dit familièrement, c'est là que ça se passe. Les commentateurs traditionnels recourent à la grammaire habituelle de la présidentielle : on gagne au centre, comme Kennedy, comme Clinton, comme Obama. Mais pas comme Trump. Là est toute la différence. Si les critères classiques s'appliquent, il a perdu d'avance. Trump ralliera les siens, chauffés à blanc par sa rhétorique chauvine, et une partie des centristes inquiets de la radicalité de Sanders. Mais Trump a aussi changé la donne : son extrémisme a galvanisé tout autant ses adversaires, qui ne veulent pas d'un démagogue brutal et, surtout, mesurent les duretés d'un système de marché sans garde-fou qui creuse les inégalités, délaisse les minorités, écrase à beaucoup d'égards les classes populaires américaines. Sanders se veut rassembleur, cherchant un pont entre minorités ethniques et travailleurs blancs, dépassant les divisions raciales grâce à un discours social, équilibrant la «politique de l'identité» par un programme égalitaire. Le pari est risqué : l'électorat démocrate reste divisé, avec une aile modérée qui préfère Biden et sa prudence «obamienne». Mais les temps changent (Bob Dylan). Le patriarche du socialisme yankee peut créer la surprise.

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