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Stigmatisation

Chine : les Africains de Canton boucs émissaires de l’épidémie

Alors que Pékin craint une «deuxième vague» venue de l’étranger, la communauté africaine de Canton est soumise à une quarantaine et à des tests obligatoires. Un McDonald’s a notamment été «interdit aux Noirs».

Dans le quartier africain de Canton, en 2018. (Photo Fred Dufour. AFP)
Publié le 13/04/2020 à 18h16

«Je suis enfermée chez moi dans le cadre d'une quarantaine obligatoire décrétée à Canton pour les Africains du 9 au 23 avril. La police a posé un autocollant sur ma porte et installé une caméra pour me surveiller», témoigne, par messagerie, Jennifer (1), une femme d'affaires kényane expatriée en Chine. «Bizarrement, les autres étrangers peuvent se déplacer librement. Il y a toujours eu du racisme contre nous. Mais en ce moment, c'est pire», précise la cheffe d'entreprise.

Depuis la découverte de cas de Covid-19 au sein de la communauté africaine de la métropole chinoise de 15 millions d'habitants, les mesures sanitaires tournent au harcèlement. Alors que le 8 avril, la Chine a levé en partie le confinement de Wuhan, d'où est partie à l'automne l'épidémie de coronavirus, citoyens et autorités vivent dans la crainte d'une «deuxième vague». La propagande d'Etat met l'accent sur les dizaines de nouveaux cas de Covid-19 venus de l'étranger, en omettant de préciser que la quasi-totalité d'entre eux sont des citoyens chinois rentrant au pays.

Dimanche, alors que seuls deux nouveaux cas locaux de coronavirus ont été officiellement annoncés en Chine, les autorités faisaient état de 97 nouveaux «cas importés», dont 51 personnes arrivées de Russie à Shanghai dans le même vol, toutes chinoises. A Canton, jeudi, le total des cas testés positifs au coronavirus venus de l'étranger s'établissait à 114, dont 16 Africains et 98 Chinois.

«Chocolate City». La plupart des Africains de Canton vivent dans le quartier de Xiaobei, surnommé «Chocolate City» par les Cantonais, mêlés à une myriade de nationalités et à des Chinois de souche. En 2014, la municipalité avait recensé 16 000 Africains à Canton, dont 4 000 résidents de longue durée, mais la presse locale n'hésite pas à additionner la totalité des entrées et sorties pour assurer qu'ils sont 300 000. Ces expatriés sont les piliers du développement des gigantesques échanges commerciaux de la Chine avec l'Afrique, qui pesaient 200 milliards d'euros en 2018. Depuis l'épidémie de Covid-19, Pékin a mis en avant ses liens avec l'Afrique, et loué le soutien des 81 000 étudiants présents sur le sol chinois.

Mais la tension est montée d’un coup la semaine dernière après que cinq Nigérians ont transgressé leur quarantaine et se sont promenés dans Xiaobei. Les autorités ont décidé de placer en quarantaine obligatoire 2 000 habitants du quartier, mais uniquement les Africains, et ce même s’ils ne sont pas sortis de Chine depuis des mois.

Moustapha Dieng, un chef d'entreprise sénégalais qui vit à Canton depuis une quinzaine d'années, est, comme beaucoup de résidents étrangers, bloqué hors de Chine par la fermeture des frontières décrétée le 28 mars. Depuis le Canada, il nous envoie une photo de la porte d'entrée de son domicile cantonais, barrée par un autocollant officiel portant un message de la police qu'il nous traduit : «Interdiction de sortir sans permission. Avant d'entrer, présentez-vous à la police locale.»

L'affaire des Nigérians a déclenché une ahurissante campagne xénophobe sur les réseaux sociaux chinois, et une réaction locale démesurée. Cette immigration visible, objet de tous les fantasmes, est nourrie par les activités d'une minorité de jeunes qui vivotent de petits trafics une fois leur visa d'étudiant périmé. Trônant à la sortie du métro Xiaobei, un McDonald's sert habituellement de point de rendez-vous pour les commerçants du quartier. Sur une vidéo qui circule parmi la communauté africaine cantonaise, on voit une employée filtrer les entrées armée d'un thermomètre, et une affichette qui dit, en anglais : «Nous avons été informés que les Noirs ne sont plus autorisés à entrer dans le restaurant. Pour votre santé, notifiez votre présence à la police locale pour être mis en isolement social. Merci de votre compréhension pour le désagrément causé.»

Dans d’autres extraits filmés à la sauvette, on voit le patron d’un petit restaurant de raviolis refuser de servir un client africain, et des jeunes expulsés de leur appartement et repoussés par les hôtels, forcés de dormir sur le trottoir sous une pluie battante. Selon de nombreux témoignages recueillis par CNN et l’AFP, les Africains de Canton sont soumis à des tests forcés et répétés au coronavirus, et ce sans que le résultat leur soit communiqué.

Pression. Samedi, le président de la commission de l'Union africaine (UA) a convoqué l'ambassadeur de Chine auprès de l'UA pour lui exprimer son «extrême inquiétude», et le Groupe des ambassadeurs africains à Pékin a écrit au chef de la diplomatie chinoise pour «exiger immédiatement l'arrêt des tests forcés, de la quarantaine et des autres traitements inhumains infligés aux Africains». Sous pression diplomatique, le ministère chinois des Affaires étrangères a promis dimanche soir que le traitement des Africains serait «amélioré». Ce que la police cantonaise a traduit par une directive rappelant que «tous les étrangers doivent se plier aux tests et aux mesures de quarantaine».

(1) Le prénom a été modifié.

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