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Libération
Éditorial

Archaïsme

ParLaurent Joffrin
directeur de «Libération»
Publié le 16/04/2020 à 20h11

Les humains sont inégaux devant le virus ; les entreprises aussi. Chacun a bien compris que, par le hasard d'une tragédie sanitaire, le monde virtuel a pris un avantage exorbitant sur le pauvre monde réel paralysé par le confinement. Les sans-grade du commerce de proximité ont été en grande majorité exclus de l'activité ; les géants du commerce en ligne et de la distraction numérique ont le champ libre pour étendre leur territoire. Voilà qui n'arrangera pas un tissu urbain déserté par tant de boutiques. On dira que ces mastodontes numériques rendent des services que les consommateurs apprécient : difficile de les en priver. Mais au moins le privilège conféré par la crise à ceux qui vendent à distance grâce à la magie des réseaux devrait les obliger. C'est-à-dire les inciter à protéger sans faille les salariés qui continuent leur ouvrage et sans lesquels ils ne pourraient poursuivre leur action de conquête. Il semble bien, notre enquête le montre, qu'Amazon, la firme phare du secteur, n'a pas bien compris la situation : le monopole de fait qui lui échoit grâce à l'épreuve collective comportait aussi des devoirs nouveaux. Or l'extrême modernité de son application et la force divinatoire de ses algorithmes qui pressentent les besoins des clients avant qu'ils ne les formulent se doublent trop souvent d'un archaïsme très patronal dans la gestion de ses salariés. Amazon a des méthodes de vente adaptées au XXe siècle ; on y travaille souvent comme au XIXe. Les syndicats ont tiré la sonnette d'alarme, la justice leur a donné raison. Une manière de dire que le service du consommateur n'excuse pas tout et que la modernité économique doit aller de pair avec la modernité sociale. Il était temps.

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