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Libération
Récit

Iran : missile fratricide et meurtrier dans le golfe d’Oman

Dix-neuf marins iraniens ont été tués par un de leurs propres missiles. Un nouvel échec pour Téhéran, après la destruction d’un avion de ligne civil en janvier, dans un contexte toujours tendu avec les Etats-Unis.

Le golfe d’Oman, en décembre, sur une photo fournie par les autorités iraniennes. (Photo AFP. HO. Iranian Army Office)
Publié le 11/05/2020 à 20h01

Près de 20 marins tués, un bateau presque détruit, le tout par un tir fratricide dans une zone de tensions récurrentes : le bilan d'un exercice mené dimanche par la marine iranienne dans le golfe d'Oman est catastrophique. Selon les premiers éléments communiqués par les autorités, le navire Konarak a été atteint par un missile tiré depuis la frégate Jamaran, alors que les deux bâtiments s'entraînaient au large de Bandar-e Jask, ville qui héberge une base navale et un aéroport militaire.

Nébuleux

Dix-neuf membres d'équipage du Konarak sont morts et quinze ont été blessés, d'après l'armée iranienne, qui n'a pas précisé combien de marins se trouvaient à bord. Ce navire de soutien logistique «dépla[çait] une cible d'exercice vers sa destination sans créer suffisamment de distance avec sa cible», a ajouté l'état-major. Contrairement aux informations qui circulaient peu après l'accident, le bateau touché n'a pas coulé. Il a pu être remorqué lundi matin jusqu'à Bandar-e Jask, comme en témoignent des vidéos diffusées par la presse iranienne. Le navire flotte, mais il apparaît très endommagé. Acquis aux Pays-Bas avant la révolution de 1979, le Konarak a été entièrement révisé et doté de missiles en 2018. La frégate Jamaran, au contraire, est l'un des bâtiments les plus modernes de la flotte iranienne. Baptisé en hommage au quartier dans lequel vivait l'ayatollah Khomeiny, fondateur de la République islamique, il est déployé en mer depuis 2010 et serait, à en croire les autorités militaires iraniennes, le premier destroyer entièrement fait maison.

Les causes de l'accident de dimanche ne sont pas connues. Le but de l'exercice lui-même demeure nébuleux. Des médias iraniens évoquaient le test d'un nouveau missile de croisière anti-navire, sans confirmation, d'autres sources parlant du missile Nour, dont la frégate Jamaran est déjà équipée. C'est en tout cas un sérieux revers pour les forces armées iraniennes, qui ont connu certains succès opérationnels ou technologiques ces derniers mois, dans le contexte de tensions exacerbées avec les Etats-Unis, mais aussi de graves échecs.

Le pire d’entre eux est la destruction en vol d’un avion de ligne civil, le 8 janvier, juste après son décollage de l’aéroport de Téhéran. Les 176 personnes à bord du Boeing 737 d’Ukrainian International Airlines, dont une grande partie avait la nationalité iranienne, ont été tuées par un tir de missile accidentel ordonné par la force aérospatiale des Gardiens de la révolution, l’armée parallèle qui ne répond qu’au Guide suprême. Pire, les autorités ont menti pendant trois jours pour camoufler le drame, intervenu dans un moment très particulier : l’Iran venait de riposter militairement à l’assassinat, cinq jours plus tôt, par les Etats-Unis du général Qassem Soleimani, sorte de commandant des opérations spéciales des Gardiens de la révolution.

Préoccupant 

Quelques mois plus tôt, l’affrontement avait déjà failli dégénérer lorsque l’Iran avait abattu un drone de surveillance américain qui avait pénétré, selon Téhéran, dans son espace aérien (ce que le Pentagone a démenti). Les forces armées iraniennes avaient présenté leur fait d’armes comme une preuve de leur avancée technologique, flattant par là même le sentiment nationaliste très fort dans le pays. Plus récemment, la force aérospatiale des Gardiens de la révolution a mis en orbite un satellite militaire grâce à un nouveau type de lanceur. D’une sophistication accrue par rapport aux tests précédents, ce lanceur emporte certaines des technologies clés pour développer des missiles balistiques à longue portée.

Au-delà des conséquences pour la marine iranienne, l’accident de dimanche est préoccupant pour tous les navires circulant dans la zone, et ils sont nombreux. Un cinquième du pétrole consommé dans le monde transite par la mer d’Oman, porte de sortie du golfe Persique vers l’océan Indien. La zone est aussi quadrillée par les marines des puissances militaires : les Etats-Unis et les Européens, qui ont chacun lancé une opération (Sentinel avec le Royaume-Uni pour les premiers, Agenor pour les seconds), mais aussi les Russes et les Chinois qui viennent ponctuellement, comme en décembre dernier lorsqu’ils ont participé à un exercice conjoint avec les forces armées iraniennes. Sans qu’aucun incident ne soit alors rapporté.

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