Gros samedi soir : dans le XIIIe arrondissement de Paris ce 31 janvier, ils sont nombreux à avoir troqué leur soirée tranquille pour écouter deux heures durant les principaux candidats à la mairie de Paris parler de leurs programmes pour les quartiers populaires. Un débat citoyen auquel la Fédération des associations de jeunesse parisiennes avait convié les deux aspirants de gauche, le socialiste Emmanuel Grégoire et l’insoumise Sophia Chikirou, et les deux de droite, le philippiste Pierre-Yves Bournazel (Horizons) et la LR Rachida Dati. Las, la ministre de la Culture a esquivé la rencontre au dernier moment, envoyant au casse-pipe à sa place la présidente du groupe Modem au conseil de Paris, Maud Gatel, malade et à peine un filet de voix restant.
Dans la capitale, les 21 quartiers prioritaires de la ville (dits QPV) concentrent 20 % de la population. Mais en temps d’élection, la voix des habitants de ces zones au fort taux d’abstention ne porte pas autant que celle des autres Parisiens. D’où ce débat destiné à «mettre la parole des quartiers populaires au centre du débat des municipales», pour lequel les associations organisatrices ont demandé à près de 300 personnes de poser leurs questions au futur maire de la ville.
A toute berzingue
Attribution de logements sociaux, situation des familles monoparentales, infrastructures sportives, inclusivité, insécurité… Filmés aux quatre coins de la ville, des habitants déroulent les problématiques liées à leurs quartiers. Pour les candidats, le temps de parole est strict et les conditions sportives : une question, une minute pour répondre par personne. Une minute, c’est court, alors ça avance à toute berzingue, à peine le temps de taper sur les concurrents.
Sophia Chikirou propose de réserver 5 % du logement social aux étudiants, de doubler la cotation dans l’accès au parc social pour les familles monoparentales, de créer un service public de dépannage d’urgence pour les ascenseurs, de redonner des moyens aux MJC et de réserver 1 % du budget municipal à un «choc de solidarité», une proposition du collectif de lutte contre la précarité et l’exclusion le Revers. «Il faut une intervention de la puissance publique pour les mamans solos», martèle quant à lui Emmanuel Grégoire, qui propose deux heures de garde par semaine pour ces familles. L’ancien premier adjoint d’Anne Hidalgo dit que «la majorité de gauche n’est pas parfaite, mais elle a fait de l’engagement pour les quartiers populaires le socle de sa politique», et qu’il a bien l’intention de continuer sur cette ligne, notamment en valorisant l’histoire migratoire de la ville. Pierre-Yves Bournazel propose une «priorité absolue dans l’accès au logement social pour les familles monoparentales» et dit avoir répertorié des dizaines de lieux et du foncier disponible pour multiplier les équipements sportifs. Maud Gatel évoque quant à elle la rénovation du parc social.
«La droite ne se bouscule pas pour répondre»
Face aux rixes et à l’insécurité, Bournazel propose une police municipale armée, et Gatel de nébuleux «bootcamps», des entraînements inspirés de ceux de l’armée, à destination des jeunes. Grégoire veut développer la médiation pour «donner aux jeunes des sources de divertissement et de loisir», tout comme Chikirou, qui propose de s’appuyer sur des «personnes de confiance», éducateurs spécialisés et médiateurs de rue. Sur les contrôles au faciès et les propos racistes, «la droite ne se bouscule pas pour répondre», trolle Sophia Chikirou. «Je considère que la police est là pour nous protéger», tente Maud Gatel. Pierre-Yves Bournazel juge quant à lui que «si des policiers ont des mauvais comportements, ce sont des individus, ce n’est pas l’institution». Tollé dans la salle. Les candidats de gauche évoquent au contraire les violences systémiques, «la réalité d’un racisme au faciès», dixit Grégoire, qui propose un récépissé de contrôle d’identité. Les deux dénoncent aussi les amendes à répétition infligées à des jeunes de quartiers populaires, les précarisant à outrance.
A première vue, difficile de déceler de grandes différences entre leurs deux programmes de gauche. Pourtant, ni Grégoire ni Chikirou n’ont montré de signes d’une potentielle alliance au second tour, alors que le premier est donné à quelque 32 % d’intention de vote, talonné par Rachida Dati, et la seconde tourne autour des 10 %. Si le socialiste essaie de ne pas lui laisser de place sur sa gauche, assurant qu’il n’a que Rachida Dati comme adversaire, la mélenchoniste met au contraire en scène le fait d’être la seule alternative de gauche face à un PS qui s’est rangé derrière le budget Lecornu en choisissant de ne pas censurer son gouvernement.
Chacun avec son fan club
Assis côte à côte, les frères ennemis se chamaillent en mode «chut, tu me prends des secondes» ou «il faut toujours se méfier des galanteries d’un socialiste». Et comme chacun est venu avec son fan club, la fin de chaque intervention devient une bataille à l’applaudimètre. Dans le public, ce sont les mêmes personnes qui tapent dans leurs mains pour Pierre-Yves Bournazel et Maud Gatel, mais à gauche, les choses sont plus cloisonnées : chacun son champion, et on ne mélange pas les applaudissements.
Mises bout à bout, toutes ces minutes deviennent longues. Notamment pour les jeunes au fond de la salle, qui commencent à ne plus tenir en place, mais aussi pour les adultes, qui traînent nonchalamment sur Vinted. Naïvann, 19 ans, animateur pour l’association d’éducation populaire Vagabond Vibes, a fait le déplacement depuis le XIXe arrondissement avec six adolescents entre 13 et 16 ans, dans le but de «sensibiliser les jeunes à ce qui se passe à Paris», à comprendre les rouages de la politique et des décisions municipales qui les affectent directement. Il avoue qu’ils étaient «un peu réticents au début», mais le moins timide de la bande, Cheikh Omar, 16 ans, jure désormais avoir appris «beaucoup de choses». «J’ai cru que j’allais m’ennuyer, blague-t-il. Mais en fait même pas.»




