Une opération de porte-à-porte, autrement dit le b.a.-ba d’une campagne électorale, qui se termine par l’intervention de la police pour déloger le candidat tracteur – par ailleurs député, ancien premier adjoint de la ville et favori dans les sondages –, c’est cocasse. La scène s’est déroulée il y a une semaine, dans le très cossu VIIe arrondissement de la capitale. Un déplacement de campagne comme les candidats à la mairie s’en enquillent tous les jours, pour aller distribuer des tracts, se montrer, discuter, rappeler de s’inscrire sur les listes électorales. Ce vendredi 30 janvier, l’équipe du socialiste Emmanuel Grégoire chassait sur un territoire hautement symbolique : celui de sa principale adversaire, Rachida Dati, maire de l’arrondissement.
Certes pas en terrain conquis, mais sur le lieu d’une fierté de la majorité sortante : l’îlot Saint-Germain, ancien immeuble de bureaux du ministère de la Défense racheté par la mairie via la «décote Duflot» et reconverti en 254 logements sociaux habités depuis deux ans, symbole à la fois d’une volonté de porter des projets sociaux ambitieux et de combler le déficit de places sociales dans les arrondissements de l’Ouest parisien, tenus par des maires de droite réfractaires.
«Vous n’avez pas le droit d’être là, partez»
Mais dans l’immeuble géré par la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP), l’accueil n’avait pas été tendre à tous les étages, et quelques portes étaient restées closes, avec quelques «vous n’avez pas le droit d’être là, partez» ou «le démarchage est interdit» à la clé. Emmanuel Grégoire avait eu beau répondre calmement qu’il ne vendait rien, c’était là la rançon de ce «sacerdoce» de candidat en campagne. «Comme quoi, on ne donne pas des logements sociaux à nos potes», blaguait-il alors. Et puis une fois les dix étages de l’immeuble ratissés, surprise : l’irruption de la police, appelée au secours par un habitant furax que l’aspirant maire et ses colistiers aient osé arpenter les couloirs de son immeuble.
Dans la foulée, ce dernier a carrément porté plainte pour «intrusion» et «atteinte à l’intimité de la vie privée», avant que le commissariat ne dépose «une réquisition», transmise au bailleur de l’immeuble «aux fins d’obtention des images de vidéosurveillance» du hall d’entrée de l’immeuble.
Ce vendredi 6 février, le parquet de Paris a annoncé avoir classé la plainte après «un compte rendu téléphonique» avec les policiers pour «analyse» de la procédure. «Le parquet de Paris n’ayant été ni avisé ni sollicité avant cette date, les faits qualifiés d’intrusion par le commissariat ont fait l’objet d’un classement pour irrégularité de la procédure, le procès-verbal mentionnant à tort que les réquisitions aux fins d’obtention des images avaient été émises sur autorisation du magistrat de permanence», a-t-il expliqué auprès de l’AFP.
Le même résident avait déjà porté plainte au commissariat fin janvier, accusant des militants de l’avoir filmé sans son accord lors d’une précédente opération de tractage, et en avait alerté Rachida Dati par mail, selon le parquet. Cette procédure a quant à elle été classée «pour infraction insuffisamment caractérisée», a indiqué le parquet, «l’éventuelle captation d’images» ayant eu lieu «a minima dans les communs de l’immeuble, voire à la sortie du bâtiment, et non dans un lieu privé». Si le ministère public en avait décidé autrement, quel précédent cela aurait-il instauré ? Plus de porte-à-porte pour personne ?
«C’est aberrant»
«On a décidé d’une orientation de campagne qui met le paquet sur le porte-à-porte. Il est juste invraisemblable qu’une pratique militante courante puisse aboutir à de telles procédures», s’insurgeait jeudi auprès de l’AFP le communiste Ian Brossat, rallié à la candidature du socialiste et présent lors du tractage. «On a le sentiment que tout le monde a le droit de faire du porte-à-porte sauf les adversaires de Mme Dati, qui considère qu’elle est propriétaire de l’ensemble des immeubles du VIIe, y compris des immeubles de logements sociaux dont elle ne voulait pas.»
Rachida Dati, dont l’arrondissement ne compte que 2,7 % de logements sociaux, avait en effet voté contre le projet de l’îlot Saint-Germain au Conseil de Paris. «C’est aberrant. Tous les candidats ont fait du porte-à-porte», ajoute-t-on dans l’entourage d’Emmanuel Grégoire, s’étonnant de la vitesse avec laquelle la police est arrivée sur place, et du fait que «des policiers soient allés faire du zèle jusqu’à la réquisition d’un OPJ pour obtenir les bandes vidéo». Une «confusion des rôles et des intérêts» jugée «terrifiante». Emmanuel Grégoire a demandé ce vendredi la saisine de l’IGPN.
De là à voir derrière cette mésaventure la main d’une Rachida Dati protégeant jalousement son arrondissement, il n’y a qu’un pas, pour l’entourage du candidat de l’union de la gauche hors LFI. Interrogée par l’AFP, l’équipe de campagne de la candidate LR et ministre de la Culture réfute toute intervention de la mairie. «Ce sont des habitants de l’ensemble social qui ont appelé la police. Nous ne sommes pas concernés par cette affaire», a expliqué sa porte-parole, Nelly Garnier.




