Dans la douleur, trente jours après la nomination de Gabriel Attal, le gouvernement est enfin au complet. En pleine crise politique déclenchée par François Bayrou, qui a fait savoir dès mercredi qu’il n’en serait pas faute d’un «accord profond sur la politique à suivre», la liste a été rendue publique par un simple communiqué de l’Elysée jeudi soir. En plus du quinze de départ, deux ministres de plein exercice, 13 ministres délégués et 5 secrétaires d’Etat sont nommés, sans nouvelle prise de guerre à droite. «C’est un gouvernement d’action et de résultats», a vanté Attal au cours de son service après-vente sur France 2 jeudi soir.
La – modeste – surprise du casting a été éventée dès mercredi. Revenante du premier quinquennat, Nicole Belloubet, garde des Sceaux de 2017 à 2020, devient la quatrième ministre de l’Education nationale du second mandat d’Emmanuel Macron. L’ancienne rectrice des académies de Limoges et Toulouse, nommée au surlendemain d’une nouvelle journée de grève des enseignants, devra mettre en œuvre la mise en place des groupes de niveaux en 6e et 5e, la généralisation de l’uniforme et, plus globalement la feuille de route très sépia, présentée par le duo de l’exécutif. Le Président s’est finalement résolu à abréger les souffrances d’Amélie Oudéa-Castéra, engluée dans une polémique monstre sur ses fils placés dans le sélect et réac établissement privé Stanislas et son mensonge sur les «paquets d’heures pas sérieusement remplacées» dans le public. «Lâche Oudéa, garde Castera», lui ont conseillé des proches, rejoints par Gabriel Attal qui n’a pas caché souhaiter son départ. «Il y a eu un trouble, un malaise, a tranché Attal sur France 2 jeudi soir. Ce qui m’importe le plus, et ce qui lui importe aussi, c’est qu’on puisse avancer pour l’école.» Rétrogradée, AOC quitte la rue de Grenelle mais conserve le portefeuille des Sports et des Jeux olympiques.
Maigre consolation pour l’aile gauche
Avec cette rétrogradation s’étiole le souhait initial de Macron d’un grand pôle ministériel alliant l’éducation, les sports et la jeunesse. Initialement réduit à onze, le nombre de ministères de plein exercice passe à 13. Evacué de la première liste, Stanislas Guerini récupère son portefeuille de la Fonction publique. Le marcheur historique avait étonné son monde en refusant de se contenter d’un ministère délégué. Il a gagné son bras de fer. Comme lui, la plupart des entrants sont des revenants. A Bercy, Olivia Grégoire (Entreprises, Tourisme et Consommation), Thomas Cazenave (Comptes publics) et Roland Lescure (Industrie, et désormais Energie) restent auprès de Bruno Le Maire. Quelques périmètres sont fusionnés pour réduire la taille du gouvernement, même si, avec 35 membres, l’équipe Attal échoue à respecter la promesse d’un gouvernement vraiment resserré. En plus de la Mer, Hervé Berville récupère la Biodiversité. Fadila Khattabi, jusqu’ici chargée des Personnes handicapées, veillera aussi sur les Personnes âgées. Franck Riester retourne au Commerce extérieur, avec en prime la Francophonie et les Français de l’étranger.
Indignés par le casting très à droite du premier gouvernement Attal, avec le retour des sarkozystes Rachida Dati et Catherine Vautrin, l’aile gauche de la majorité et les macronistes historiques attendaient de pied ferme le reste de la liste. L’arrivée de Nicole Belloubet, passée par le PS, ou le maintien de Patrice Vergriete, transféré du logement aux transports, seront pour eux une maigre consolation. Clément Beaune est viré des transports après son opposition à la loi immigration. Ancien du PS, Olivier Véran n’entamera pas une cinquième année au gouvernement. Olivier Dussopt retournera avec eux sur les bancs de l’Assemblée.
Quelques incongruités sont atténuées. Aucun ministre du gouvernement Attal 1 ne vivait plus au sud qu’Angers, ville de Christophe Béchu (Transition écologique). Un parisianisme légèrement atténué par l’entrée de 10 élus de province, dont la Marseillaise Sabrina Agresti-Roubache (Ville et Citoyenneté). «Les deux tiers de mon gouvernement sont ou ont été élus locaux», a souligné Attal pour nier tout procès en déconnexion. La parité, en revanche, ne reste que de surface. Au sommet de la pyramide, 8 ministres de plein exercice sur 13 sont des hommes. En bas, 4 secrétaires d’Etat sur 5 sont des femmes.
Très scruté après vingt-quatre heures du psychodrame lancé par Bayrou, le sort réservé aux alliés de Renaissance est finalement inchangé malgré la réduction du nombre de ministres. A la Santé, le député Frédéric Valletoux remplace Agnès Firmin Le Bodo, elle aussi membre d’Horizons. Au Modem, Sarah El Haïry cumule Enfance, Jeunesse et Familles, Jean-Noël Barrot reprend les Affaires européennes et laisse son ancien portefeuille du Numérique à la députée centriste Marina Ferrari. Une entrée qui compense le départ de Philippe Vigier (Outre-Mer). Le parti de Bayrou est donc finalement bien à bord. Jeudi, les députés Modem, réunis à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) pour un séminaire prévu de longue date, tentaient d’éteindre l’incendie allumé par leur chef. Equilibristes, les centristes se rallient au constat sévère et alarmiste dressé par François Bayrou, tout en s’efforçant de calmer le jeu avec la macronie. «Loyaux, vigilants», les élus Modem se veulent «pleinement dans la majorité», tout en assumant «un rôle de vigie», écrivent-ils dans un communiqué. «Ça n’a pas de sens d’être dehors, on reste dedans en affirmant ce que nous sommes», résume le député Bruno Millienne. «C’est fini, on passe à autre chose», assure son collègue Erwan Balanant, pour tenter de clore l’incident.
«J’aurais pu faire autrement»
Le président du Modem aura traversé une semaine aux airs de grand huit émotionnel. Relaxé le lundi, dans l’affaire des assistants des députés européens qui l’empoisonne depuis sept ans, Bayrou voit ses espoirs de retour au gouvernement douchés le mercredi. Le jeudi, le parquet fait appel, contestant les relaxes et estimant que «les faits caractérisent les infractions reprochées». Lors de son entrevue avec le Président lundi, plusieurs hypothèses – dont celle d’une mission confiée au Béarnais pour structurer le bloc central – sont survolées. Sans rien exclure, sans rien conclure. Le bruit de son retour à l’Education nationale pour remplacer Amélie Oudéa-Castéra, court toujours. Bayrou y voit «le sujet le plus important». Macron laisse Bayrou négocier avec le jeune Attal, une humiliation pour le Palois. Il comprend vite qu’il ne partage pas la vision du poste imaginé par le Premier ministre et qu’il n’aura pas les mains libres. Son autre souhait, un gros ministère de la simplification et de l’aménagement du territoire, est vite évacué par Attal, qui la juge impraticable. «On s’est parlé en franchise», a assumé Attal sur France 2, non sans dire son «respect» et son «admiration» pour son aîné, «un pilier de la vie politique française».
«Bayrou a passé sept ans au purgatoire. Il pense que quand il rentre à la maison, sa femme va l’accueillir avec un bouquet de fleurs et un bon repas. Et il n’est pas reconnu», interprète un parlementaire Modem. Furax, Bayrou raccroche avec Attal. Et décroche illico son téléphone pour avertir lui-même l’AFP : il n’entrera pas au gouvernement. Sauf qu’aucun de ses fidèles n’a été consulté, pas même son bras droit, le ministre de l’agriculture Marc Fesneau. Les députés Modem s’affolent : viennent-ils de quitter la majorité contre leur gré ? Dès qu’il rejoint ses troupes pour un dîner au ministère de l’Agriculture, Bayrou veut les rassurer : «Je ne vous demande pas de sortir du gouvernement ni de quitter la majorité. Ça n’engage que moi.» Osé ! Certains rétorquent que tout en partageant son analyse, la méthode solitaire du chef pose problème. «J’aurais pu faire autrement», convient Bayrou, au cours du dîner qui s’étire jusqu’à minuit. Ajoutez à cela le contre-communiqué du président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée, Jean-Louis Bourlanges, dénonçant le positionnement «politiquement inepte et moralement dégradant» de Bayrou… et le Modem, vu de l’extérieur, semble en plein chaos. Plus qu’il ne l’est vraiment. Depuis 2017, Bayrou est coutumier des sorties au lance-flamme, pour exiger la proportionnelle aux élections législatives ou s’opposer au «passage en force» sur la réforme des retraites. Dans la majorité, on appelle ça «faire une Bayrou». Cette fois, le moment choisi, en plein remaniement, a démultiplié la secousse, peut-être plus que Bayrou ne le souhaitait lui-même…
Des critiques qui collent aux basques
Invité de France Info jeudi matin, il louvoyait entre apaisement et jets d’acide. «Nous ne sommes pas à un point de rupture […] Oui nous sommes membres à part entière de la majorité qui veut reconstruire le pays», assure-t-il sans promettre de voter les yeux fermés les futurs projets de loi du gouvernement : «Je ne prends pas cet engagement avant de les lire.» Ni signer un chèque en blanc aux futurs ministres. Bayrou les soutient «s’ils font des choses bien». Ses alliés s’étranglent en entendant ses critiques contre une politique «gestionnaire» de l’éducation, un exécutif qui «gouverne comme avant», une «rupture» qui «s’aggrave» entre les Français et les élites. Le tout aboutissant à «la progression des extrêmes et du Rassemblement national». «Il nous reproche quoi ? La ligne sur l’éducation a été fixée par la conférence de presse du président de la République. Il a été dithyrambique, réplique un proche d’Emmanuel Macron. Il essaie d’habiller sa nouvelle donne personnelle par des fractures de fond alors que rien n’a changé !»
En tapant là où ça fait mal, les critiques de Bayrou risquent de coller aux basques du nouveau gouvernement. «Il veut créer les conditions du chaos autour de Gabriel Attal dans la perspective [des élections européennes] du 9 juin, bisque un cadre macroniste. Il ne veut pas assumer l’échec face à Bardella. Il se met dans la position de celui qui, de l’intérieur, joue à la fois les Cassandre et les recours. Il pose un jalon.» Miser sur une déroute pour déloger Attal de Matignon ? «Il arrive que Bayrou dise «Je vous l’avais bien dit», mais il n’est pas cynique, ce n’est pas son tempérament», assure une de ses soutiens. Le maire de Pau n’a pas fini de titiller ses alliés. En apprenant sa relaxe lundi, un dirigeant de la majorité n’a pas pu s’empêcher de pianoter à un ami : «Il va être insupportable.»




