En politique, les mots sont toujours plus que cela, et une escarmouche lexicale peut annoncer de vastes mouvements de troupe. L’expression «union des droites» pose, à ce titre, un redoutable problème aux commentateurs de la vie politique. Derrière l’apparente neutralité d’une formule exprimant les tentatives d’accord entre droite «classique» et extrême droite, apparaît toujours plus clairement un concept destiné à faciliter ce processus. Ce raccourci, Libération, désormais, ne l’emploiera plus.
Il ne s’agit pas de nier ce rapprochement. Il a bien lieu, préconisé dernièrement par Nicolas Sarkozy, qui a demandé à son ancien parti Les Républicains de rompre «avec une partie de son histoire» pour opérer un «rassemblement le plus large possible, sans exclusive et sans anathème». Aux élections municipales, un candidat de Reconquête, parti d’Eric Zemmour, compte briguer la mairie de Bourg-en-Bresse à la tête d’une liste composée notamment d’élus LR et Nouvelle Energie, la boutique de David Lisnard. Le chef des députés LR, Laurent Wauquiez, a, lui, appelé à voter «tout sauf LFI» au scrutin de mars, quitte à «voter pour ceux qui sont en face, quel que soit le parti», et plaide pour une primaire présidentielle allant «de Gérald Darmanin à Sarah Knafo», eurodéputée Reconquête. Début octobre, au second tour d’une élection législative partielle dans le Tarn-et-Garonne, opposant une candidate soutenue par le Parti socialiste au représentant du parti d’Eric Ciotti, allié du Rassemblement national, le président de LR Bruno Retailleau avait lui aussi recommandé : «Pas une voix pour la gauche.»
«Faites-leur avaler le mot, vous leur ferez avaler la chose», disait Lénine, prophète inattendu de la droite et de l’extrême droite. Parce que l’idée d’«union» est positivement connotée, et que le terme «droites» suggère une unité de fond des partis, leur association prend l’allure d’une évidence : s’il n’y a que «des droites», au nom de quoi les séparer ? L’expression a la force des slogans. Au point d’ailleurs qu’elle a donné son nom au nouveau parti d’Eric Ciotti : «Union des droites pour la République».
«Brebis galeuses» du RN, saluts nazis du GUD, ouvrages haineux en vente libre…
Pour ses adeptes, la formule a l’avantage de masquer l’appellation «extrême droite», bloc auquel appartiennent bien le RN et Reconquête. Pas seulement en vertu des étiquettes officielles du ministère de l’Intérieur, confirmées par le Conseil d’Etat, mais de l’idéal (plus ou moins assumé) d’un corps social à homogénéiser culturellement et ethniquement, d’un rejet des contre-pouvoirs et de certaines libertés publiques, de l’invocation d’un passé mythifié et normatif, de la primauté de la force et des affects sur la parole et la raison.
Autre effet de l’expression : elle dilue la responsabilité d’un parti spécifique, Les Républicains. Voilà longtemps que ceux-ci ne peuvent plus prétendre représenter à eux seuls «la droite», qui s’incarne aussi, par exemple, dans la formation politique d’Edouard Philippe et une partie du macronisme. Mais c’est chez LR exclusivement que des figures de droite prônent ou envisagent un rapprochement avec le RN, dans une rupture avec le magistère gaulliste et l’héritage chiraquien.
Interview
Mais sur quelles bases idéologiques se nouerait cette alliance, appelée de ses vœux à longueur d’antenne dans les médias du groupe Bolloré ? Il ne s’agit certainement pas d’amener le RN sur les rives d’une droite modérée, respectueuse de l’Etat de droit, ou de forcer le parti de Marine Le Pen à abandonner son concept phare de priorité nationale. Le patron de LR, Bruno Retailleau, peut toujours souhaiter que «l’union des droites se fasse par le terrain, par les urnes». Ce qui attend son parti, s’il rompait le cordon sanitaire, est plus probablement le sort réservé à son prédécesseur Eric Ciotti, devenu supplétif du RN. Moins une union qu’une vassalisation. Valérie Pécresse dirait même plus : «illusion, compromission, disparition», a mis en garde la présidente de la région Ile-de-France dans la Tribune dimanche, le 14 décembre. Son homologue des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, lui non plus, ne s’y est pas trompé, déclarant le 18 décembre au Monde : «Arrêtons de parler d’“union des droites”, c’est l’alliance entre la droite et l’extrême droite, au détriment de la première.»
Comment nommer ces convergences, explicites ou insidieuses, honteuses ou assumées ? En citant clairement leurs acteurs, et selon les circonstances, on pourra parler d’«union entre LR et l’extrême droite», de «rapprochement entre LR et le RN», d’accointances… Moins aguicheuses, ces appellations ont au moins ce mérite : elles ne mentent pas sur le produit.




