Chaque jeudi, Edouard Philippe, député et maire Les Républicains du Havre, proche d’Alain Juppé, chronique la campagne présidentielle pour Libération.
Pour une fois, je vais vous parler d’un ami. Ça nous changera. Chroniquer une campagne présidentielle, c’est forcément parler de gens pour qui on nourrit des sentiments contrastés. Quand ils sont dans votre camp, l’estime l’emporte souvent sur la critique. Quand ils sont dans le camp d’en face, c’est l’inverse. Il peut arriver qu’il y ait de solides critiques et pas du tout d’estime, et cela peut arriver aussi bien dans votre camp que dans celui d’en face. Je vous assure.
Gilles Boyer a été longtemps le bras gauche d’Alain Juppé, ce patron qui n’a jamais voulu choisir de bras droit. Il a publié mardi un livre témoignage dans lequel il raconte la campagne des primaires. Une campagne qu’il a dirigée de bout en bout. Depuis son début, en tout petit comité, lorsque personne ne croyait à la réalité de cette primaire ouverte ni aux chances de Juppé de l’emporter face à un Sarkozy maître du parti, en passant par les moments où tout le monde pensait qu’elle était imperdable, jusqu’à la fin, et la défaite.
Perdre, ce n’est jamais agréable. En général, cela conduit plutôt à la discrétion. Pas chez Boyer, lointain successeur de Marc Bloch et étrange défait, qui a choisi d’analyser et d’assumer ce désastre avec la lucidité froide et l’ironie toujours mordante qui sont les siennes depuis que, dans l’ombre, il accompagne Juppé.
C’est le récit d’une campagne où tout s’est passé comme prévu, sauf la fin. C’est le récit d’une relation complexe entre un homme et son patron, faite d’admiration intime, de confiance absolue, de proximité pudique, d’hésitations maîtrisées, d’exaspérations passagères et d’erreurs assumées. C’est un livre sur Juppé, sur la politique, et sur une relation qui n’est pas l’amitié mais qui pourrait en relever.
Gilles Boyer regarde la défaite avec le calme des vieilles troupes, celui des guerriers les plus chevronnés, et dresse la liste des erreurs. Il n’y a qu’un point où il ne convainc pas, c’est quand il tente de tirer à lui toute la couverture de la responsabilité. C’est son côté bizarrement mégalo, à Boyer : il ne revendique pas les victoires remportées grâce à lui, mais essaie de nous persuader qu’il serait le seul responsable de la défaite. Quelle blague. L’auteur de cette chronique peut témoigner qu’il a, lui aussi, efficacement contribué en la matière.
Mais Rase Campagne, ce livre au titre curieux pour qui sait combien Boyer est avant tout un barbu urbain, est aussi un formidable hommage à la politique. A ce monde où se joue parfois l'heure de vérité d'un pays et qui, derrière les coups bas, les petites ambitions et les gros calculs, recèle des trésors de fidélités, de dévouements et d'amitié.




