Menu
Libération

Anthropocène : y a de l’orage dans l’ère

Révolution industrielle ou agricole, impact du nucléaire… Quelle action de l’homme doit-on choisir pour dater le début de cette nouvelle période de l’histoire de la Terre ? Depuis quinze ans les scientifiques ne s’accordent pas. Deux publications relancent le débat.

(Dessin Sylvie Serprix)
Publié le 09/04/2015 à 17h36

En 2019, le National Museum of Natural History de Washington ouvrira de nouveau ses portes aux visiteurs, après une rénovation complète. Dans l'immense hall où s'exhibaient de gigantesques fossiles de dinosaures - Tyrannosaurus rex et autres Triceratops - ces derniers devront partager l'espace phare du musée avec… Homo sapiens. D'emblée, le visiteur sera confronté à la présentation d'une nouvelle époque géologique, baptisée Anthropocène, caractérisée par l'irruption dans l'histoire de la Terre d'une nouvelle espèce dominante : l'humanité. Une espèce dont l'action transformatrice égale, voire surpasse, les forces géologiques et les grandes extinctions biologiques, parfois causées par un cataclysme cosmique, qui scandent l'histoire de la Terre de démarcations utilisées par les géologues pour établir leur «échelle des temps géologiques».

La force géologique d'Homo sapiens ne fait guère de doute. L'homme déplace aujourd'hui plus de sédiments et de roches par son action minière et ses terrassements que la totalité des rivières. Le cycle géochimique de l'azote, du fait des fertilisants, a été si bouleversé qu'il faut remonter à 2,5 milliards d'années en arrière pour trouver un changement de même ampleur. Avec l'injection d'environ 500 milliards de tonnes de carbone dans l'atmosphère depuis 1750, sa teneur en CO2 s'est élevée à un niveau inconnu depuis au moins 800 000 ans, ont révélé les glaces de l'Antarctique, et probablement depuis plusieurs millions d'années. L'acidification des océans s'opère à un rythme sans précédent depuis 250 millions d'années. «L'échange Colombien» - l'échange biologique intercontinental avec la dissémination par l'homme de plantes et d'animaux des Amériques en Afrique ou en Eurasie, et inversement - a provoqué une homogénéisation planétaire inconnue depuis l'époque où toutes les terres émergées étaient réunies dans la Pangée, il y a 200 millions d'années. Un géologue du futur, dénichant des pollens de blé, ou des traces de certains vers de terre, dans les sols américains, serait ainsi incapable de les expliquer sans connaître cette histoire humaine.

De nombreux marqueurs

Cette action marque dramatiquement les autres espèces vivantes. L’humanité capte désormais près du tiers de la totalité de la production primaire de la planète (la photosynthèse). Elle a déclenché la sixième des extinctions de masse connues depuis un demi-milliard d’années et détruit la majorité des populations des espèces de grandes tailles, sur terre comme dans les océans.

Cette transformation rapide et profonde s’inscrit dans de nombreux marqueurs (sédiments marins, lacustres et terrestres, glaces…) et sera visible durant des millions d’années.

Pour les géologues, nous vivons depuis 541 millions d’années dans l’éon phanérozoïque (la vie visible) ; depuis 66 millions d’années dans l’ère cénozoïque (la vie récente) qui se termine par la disparition des dinosaures ; depuis près de 2, 6 millions d’années dans la période quaternaire marquée par une alternance d’âges de glace et d’interglaciaires, et depuis 11 650 ans dans l’holocène correspondant à la dernière bascule dans un interglaciaire. Y sommes-nous toujours ? Non, répondent ceux qui ont déjà baptisé la suite : l’anthropocène. Mais quand faut-il la faire débuter ?

Le terme est plus ancien que ce débat, puisque le géologue russe Alexeï Pavlov l'utilise dès 1922. Mais il fait florès depuis un article de Paul Crutzen (prix Nobel de chimie en 1995 pour l'élucidation des causes du «trou dans la couche d'ozone») paru en 2000. Entre spécialistes, la discussion reste technique, à coups d'articles austères dont les revues Sciences et Nature, parmi les plus lues dans les labos, viennent d'offrir un nouvel épisode (1).

Hors des labos, il est repris par la presse, les artistes ou les responsables politiques, et révèle un volet politique peu commun qui mobilise d’autres acteurs, à visées militantes. Car la date choisie incline à une lecture ou une autre de l’influence de l’espèce humaine sur la Terre.

Neuf dates possibles

Côté science, le dossier est instruit par l'Anthropocene Working Group de la Commission internationale de stratigraphie (ICS), présidé par Jan Zalasiewicz à l'université de Leicester (Royaume-Uni). Il fait face à de nombreuses propositions, résumées dans l'article récent de Nature. Pour les géologues, une démarcation correspond à un GSSP (Global Stratotype section and Point) : une marque stratigraphique bien identifiée, d'ampleur planétaire et définie par un type précis, localisé. Pour la fin du crétacé et le début du cénozoïque, il y a 66 millions d'années, le GSSP est un pic en iridium, visible sur toute la Terre dans les sédiments, résultant de la chute d'un astéroïde sur l'actuel Yucatán, au Mexique, dont le point est une roche située à Le Kef, en Tunisie.

Que choisir pour l'anthropocène ? Nature ne relève pas moins de neuf dates possibles : l'extinction de la mégafaune (mammouths, rhinocéros laineux) attribuée en partie à la chasse, qui s'étale entre 50 000 et 10 000 ans avant le présent ; l'origine la plus ancienne de l'agriculture, il y a 11 000 ans au Proche-Orient ; son extension, il y a 8 000 ans ; la production massive de riz, il y a 6 500 ans ; les premiers sols agricoles, il y a 3 000 à 500 ans ; la collision entre Ancien et Nouveau Mondes, entre 1492 et 1800 ; la révolution industrielle entre 1760 et aujourd'hui ; l'ère nucléaire (des bombes d'Hiroshima et Nagasaki, à aujourd'hui) ; et la diffusion de molécules artificielles persistantes depuis les années 50.

Les auteurs de l'article privilégient l'aspect technique et la disponibilité d'un signal clair et global dans les archives géologiques. D'où une hésitation entre deux dates : 1610 et 1945. La première est étrange : ils proposent en effet le minimum de CO2 atmosphérique de 1610, attribué au grand massacre découlant de l'arrivée des Européens en Amérique. Maladies (surtout), travail forcé et guerres ont fait chuter la population du continent d'environ 60 à 5 millions et entraîné une telle reforestation de terres agricoles qu'elle a baissé la teneur de l'atmosphère en CO2. Une date étrange, car elle coïncide avec une baisse démographique alors que l'expansion de la population humaine est l'un des facteurs principaux de l'anthropocène.

Un pic dans les changements

1945, la seconde date, avec les bombardements nucléaires sur le Japon, dont le plutonium sera toujours repérable dans des dizaines de milliers d’années.

Pas du tout, rétorquent Ruddiman et al. dans Science. Pour eux l'anthropocène commence dès que l'agriculture transforme les paysages, émet du méthane (les rizières) il y a plusieurs milliers d'années. «Sélectionner 1945 revient à omettre cette agriculture extensive et les premières altérations dues à l'industrie», écrivent-ils. Il est vrai que l'on repère la trace de la métallurgie de l'empire romain dans les glaces du Groenland. Certes, il est impossible de pointer un pic particulier dans ces changements qui marquerait un début clair, reconnaissent-ils. Cependant, estiment les chercheurs, définir le commencement d'une ère dominée par les hommes uniquement par les changements post-1945 ne permettrait pas de reconnaître la longue histoire de la transformation de la planète par l'humanité.

Le volet politique de ce débat est que la position de Ruddiman escamote la différence radicale entre ce passé et le bouleversement engagé depuis 1950, et encore plus avec l’allure probable de la Terre d’ici un siècle. L’idée que les 8 à 9 milliards d’êtres humains de 2050, surtout si leur consommation d’énergies fossiles et leurs niveaux de pollution suivent la pente actuelle, équivalent au défrichement agricole à coups de hache des premiers paysans, qui se comptaient en dizaines de millions, semble peu judicieuse si elle conduit à sous-estimer les enjeux actuels et futurs.

(1) W. Ruddiman et al., «Science» du 3 avril. S. Lewis et M. Maslin, «Nature» du 12 mars, ainsi que R. Monastersky dans le même numéro.

Dans la même rubrique