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Paléontologie

«Une tradition culturelle qui nous était invisible» : en Indonésie, la plus ancienne peinture humaine découverte dans une grotte

Des archéologues australiens et indonésiens ont trouvé des traces estompées d’une main détourée à l’aide d’un pigment rouge, vieille d’environ 70 000 ans, qui pourrait appartenir aux ancêtres des tout premiers habitants d’Australie.

Dans la grotte de Liang Metanduno, sur l'île de Sulawesi en Indonésie. (Maxime Aubert/AP)
Publié le 22/01/2026 à 8h30

Le dessin, à moitié estompé, était passé inaperçu pendant des décennies. Une empreinte de main, détourée à l’aide de pigment rouge, a été découverte par des chercheurs australiens et indonésiens dans une grotte, sur l’une des nombreuses îles d’Indonésie, plus grand archipel du monde. Dans leur étude, parue mercredi 21 janvier dans la prestigieuse revue scientifique Nature, ils affirment qu’elle a été réalisée il y a environ 70 000 ans, faisant de cette peinture humaine la plus ancienne jamais documentée.

Ces traces sont l’un des onze nouveaux motifs d’art pariétal – qui désigne toute œuvre située au cœur des grottes – mis au jour par les archéologues. Dans le détail, sept empreintes de mains, deux représentations de figures humaines et deux motifs géométriques ont été dénichées sur l’île de Sulawesi (ou Célèbes). Ce grand territoire insulaire en forme de «K», situé au nord de l’Australie, est justement connu et prisé des touristes pour ses impressionnantes peintures rupestres, bien plus vieilles que celles présentes dans les grottes de Lascaux ou la grotte Chauvet.

Technique du «pochoir»

Si l’ancienne peinture a mis tant de temps à se montrer, c’est parce qu’elle se trouve dans la cavité de Liang Metanduno, qui abrite quantité de dessins beaucoup plus vifs de chevaux, cerfs et porcs, probablement peints il y a 3 500 ou 4 000 ans. A moitié effacés, les contours de la main sont même partiellement recouverts par une sorte d’animal marron à deux pattes. «Ce que nous observons en Indonésie n’est probablement pas une série de surprises isolées, mais la révélation progressive d’une tradition culturelle beaucoup plus profonde et ancienne, qui nous était tout simplement invisible jusqu’il y a peu», a expliqué auprès de CNN le principal auteur de l’étude Maxime Aubert, archéologue et géochimiste à l’Université Griffith en Australie.

Pour s’y prendre, les premiers hommes avaient recours à ce que l’on appelle la technique du «pochoir». Ils posaient leur paume, doigts écartés, sur une paroi rocheuse, avant de la détourer avec un pigment coloré. C’est ce qui a donné le terme de «main négative», en opposition aux «mains positives», obtenues en appliquant du colorant directement sur la main, puis posée contre la roche, mais qui sont beaucoup plus rares. En ce qui concerne la fameuse trace, Maxime Aubert «ignore la technique employée». «Il a posé sa main et a peut-être mis le pigment dans sa bouche pour le projeter. Ou alors il a utilisé un instrument quelconque», détaille l’archéologue.

Après avoir réalisé ces pochoirs, les humains affinaient artificiellement les doigts pour leur donner l’apparence de griffes. De quoi prouver que les premiers hommes étaient dotés d’intelligence et comportements complexes, même si ces mains n’avaient aucune dimension narrative. «Ce n’était pas une activité anodine. Elle nécessitait une planification, un partage de connaissances et une signification culturelle», souligne l’archéologue.

Pour dater l’ancienne peinture, les chercheurs ont estimé l’âge des minuscules dépôts de calcite qui s’étaient formés par-dessus. Ces croûtes minérales, parfois appelées «pop-corn des cavernes» permettent d’affirmer avec certitude que cette empreinte date d’il y a eu moins 67 800 ans – battant de 1 100 ans le précédent record d’une main réalisée par des Néandertaliens dans une grotte espagnole. Mais elle pourrait être bien plus ancienne. Alors, à qui appartient-elle ? Deux espèces humaines sont dans le viseur des chercheurs : soit des représentants des premiers Homo sapiens, soit des Denivosiens, encore mal connus, qui ont probablement vécu dans la région.

Première traversée maritime entreprise de notre espèce

Au-delà d’apporter la preuve que l’art pariétal est beaucoup plus ancien que ce que l’on croyait, cette petite main offre de nouvelles réponses sur l’histoire migratoire de l’homme moderne, notamment sur son arrivée en Australie. Avant de devenir cet immense pays insulaire, l’Australie faisait en effet partie d’une vaste bande de terre appelée Sahul, qui la reliait à la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Et il a bien fallu un jour qu’un humain brave la mer pour s’y rendre.

Certains chercheurs estiment ainsi que les premiers humains sont arrivés à Sahul il y a environ 50 000 ans, d’autres 65 000 ans. L’ancienneté de cette empreinte de main, présente sur l’île de Sulawesi il y a 70 000 ans, qui se trouvait être voisine de Sahul, suggère que les ancêtres des premiers Australiens sont arrivés en passant par Sulawesi. Un voyage particulièrement périlleux pour l’époque. Les auteurs de l’étude pensent ainsi avoir trouvé l’une des premières traversées maritimes planifiées et de longue distance entreprises par notre espèce.

D’autres experts suggèrent que les populations auraient pu emprunter une route méridionale, en passant par Java, Bali et les Petites Iles de la Sonde avant de rejoindre le nord-ouest de l’Australie. Jusqu’à présent, peu de preuves archéologiques ont été découvertes le long de ces deux itinéraires. Mais pour Maxime Aubert, pas de doute : «Pendant la période glaciaire, le niveau de la mer était plus bas, mais les gens devaient quand même voyager en bateau entre les îles, et Sulawesi était probablement une étape importante.» «La quantité et l’ancienneté de l’art pariétal découvert ici suggèrent qu’il ne s’agissait pas d’un lieu marginal, assure-t-il. C’était un véritable foyer culturel où les premiers humains ont vécu, voyagé et exprimé leurs idées à travers l’art pendant des dizaines de milliers d’années.»

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