Ils n’ont, en apparence, rien en commun. Et pourtant. Des troubles mentaux que la médecine a longtemps rangés dans des classifications bien séparées se révèlent aujourd’hui génétiquement liés. Publiée le 10 décembre dans la revue Nature, une vaste étude internationale, menée par le consortium international Cross-Disorder Psychiatric Genomics, bouleverse la cartographie des maladies psychiatriques. En passant au crible l’ADN de près d’un million de personnes atteintes de quatorze troubles différents, des chercheurs du monde entier ont mis en évidence un socle génétique partagé entre des pathologies aussi diverses que la schizophrénie, le trouble bipolaire, la dépression, l’anxiété ou encore l’anorexie mentale. Une première à cette échelle.
«Les frontières sont poreuses»
Depuis des décennies, la classification des troubles en psychiatrie repose avant tout sur l’observation des symptômes. Or, cette nouvelle étude bouscule ce cadre. «Nous mettons en évidence que entre les différents troubles psychologiques sont poreuses puisqu’il existe une structure, un facteur latent à toutes ces pathologies. Ils partagent une architecture génétique assez proche», explique Christian Dina, généticien CNRS.
Les chercheurs ont ainsi mis en évidence une nouvelle classification, suivant cinq grandes catégories : les addictions ; la schizophrénie associée au trouble bipolaire ; l’anorexie mentale aux troubles obsessionnels compulsifs (TOC) ; la dépression à l’anxiété et à l’état de stress post-traumatique ; l’autisme au trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). «Il y a environ une centaine de gènes répartis sur 400 loci [marqueurs génétiques, ndlr], qui sont vraiment communs entre tous les troubles», précise le généticien.
Entretien
Cette cartographie génétique ouvre des perspectives concrètes. Sur le plan thérapeutique, «cela fournit des pistes pour développer ou repositionner des molécules», estime Christian Dina. Certaines molécules, déjà utilisées, montrent une efficacité sur plusieurs troubles. Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS), par exemple, agissent sur plusieurs des pathologies répertoriées ci-dessus, suggérant que les mécanismes génétiques communs pourraient guider de nouvelles stratégies pharmacologiques.
Ces résultats expliquent également des schémas familiaux fréquents selon lesquels plusieurs membres d’une fratrie sont atteints de troubles psychologiques. «Cela aide à expliquer une concentration au sein de certaines familles, parce que les frères et sœurs partagent environ 50 % de leur ADN», souligne Christian Dina. Pour autant, la présence de ces gènes ne signifie pas forcément que l’individu sera atteint par l’un de ses troubles. «Cela explique seulement une partie de la variabilité, rappelle le chercheur. C’est ce qu’on nomme en génétique une pénétrance incomplète. L’augmentation de risque n’est pas une certitude.»
Reportage
Cette complexité impose une grande prudence dans l’interprétation de ces conclusions. Christian Dina alerte notamment sur «une tentative excessive à l’autodiagnostic et une tendance à “l’anxiété” supplémentaire» que pourraient susciter ces résultats auprès du grand public. En effet, le but principal de l’étude n’est pas de prédire des destins individuels, mais d’anticiper les risques à l’échelle des populations. En combinant les données génétiques sous forme de scores polygéniques, les chercheurs espèrent repérer plus facilement des profils à risque, sans jamais parler de certitude de survenue. «Cela permet de mieux guider et surtout de cibler d’éventuelles actions de prévention», complète le généticien CNRS. Une évolution prudente, mais porteuse d’espoir.




