Non, les hommes ne sont pas biologiquement moins capables que les femmes de s’occuper des enfants. Dans son documentaire, Paternité, une métamorphose décryptée (sur Arte jusqu’au 5 février), la réalisatrice Jacqueline Farmer livre une démonstration impeccable du «potentiel de soin» présent chez les hommes en s’appuyant sur une série d’études scientifiques très convaincantes.
Le film démystifie notamment le postulat selon lequel les pères seraient moins bien outillés que les mères pour reconnaître les pleurs de leur bébé. Les expériences du bioacousticien Nicolas Mathevon le prouvent : neuf fois sur dix, hommes comme femmes sont tous et toutes capables de reconnaître les cris d’un bébé, du moment qu’ils et elles l’ont entendu à trois ou quatre reprises. Le seul critère, c’est le temps passé avec l’enfant. Le fait que ce sont surtout les mères qui se lèvent la nuit, à 80 %, ne s’explique donc pas par une inaptitude biologique supposée des pères à reconnaître leurs petits.
Testostérone et cortisol
Car la naissance d’un enfant bouleverse bel et bien ses deux parents. Une émotion qui s’appuie sur des changements biologiques. «A l’instar de la mère, le père est profondément transformé au contact de son enfant», affirme le documentaire. Ainsi, l’anthropologue Lee Gettler s’intéresse aux taux de plusieurs hormones chez les jeunes pères, notamment la testostérone et le cortisol (hormone du stress). Il observe un pic de cortisol avant la naissance, qui redescend notamment avec le contact peau à peau avec le nouveau-né.
Le taux de testostérone diminue lui aussi après la naissance. Le chercheur fait même des rapprochements entre les comportements des pères et leurs taux d’hormones. Concrètement, le taux de testostérone le lendemain de l’accouchement est un bon prédicteur de l’engagement des pères dans les soins du bébé. Plus ce taux est bas, plus ils seront investis. La testostérone pourrait donc être un marqueur biologique de l’investissement paternel. De même, les futurs pères les plus stressés avant la naissance sont aussi ceux qui s’impliqueront le plus.
Reportage
La testostérone étant aussi une hormone régulant l’agressivité, le documentaire esquisse l’idée d’une régulation du niveau de violence de la société par la paternité active. Comme un retour aux racines profondes de l’humanité. En effet, l’engagement masculin dans les soins aux petits était probablement la norme qui a permis la survie des sociétés humaines. Deux arguments le montrent.
En Tanzanie, dans la vallée de Yaida, vivent les Hadzabé, une société de chasseurs-cueilleurs. Non loin de là habitent les Datoga, des éleveurs. Chez les Hadzabé, les hommes jouent un rôle très important dans l’éducation des enfants. Quand ils ne sont pas à la chasse, ils passent le plus clair de leur temps avec les petits. Et le taux de testostérone des pères est plus bas que celui des non-pères. Chez les Datoga, le soin des troupeaux occupe les pères du lever au coucher du soleil. Ils n’ont pas le temps de s’occuper des enfants et leur testostérone ne baisse pas. Il est donc probable que les sociétés humaines aient été plus égalitaires qu’aujourd’hui dans le partage des tâches liées à la parentalité avant l’invention de l’agriculture.
Alloparentalité
Pour l’anthropologue américaine Sarah Blaffer Hrdy, autrice de l’ouvrage de référence le Temps des pères (éd. la Découverte), «il est impossible qu’un primate de la lignée menant au genre homo ait pu survivre durant le pléistocène et évoluer vers Homo sapiens, à moins que, chez nos ancêtres, les mères aient eu beaucoup d’aide». Elle a forgé le concept d’alloparentalité pour décrire ces adultes qui jouent un rôle dans le soin des petits qui ne sont pas leurs enfants.
Elle a mené des mesures de ses taux d’hormone et de ceux de son mari quand ils sont devenus grands-parents. Elle a pu observer un pic d’ocytocine (l’hormone de l’attachement) chez tous les deux les premières fois qu’ils ont tenu leur petit-fils dans leurs bras. «Je prédis que de futures études confirmeront qu’il existe un potentiel alloparental chez tous les humains», avance-t-elle. Homme comme femme, parent, grand-parent, oncle, tante, ou entourage quel que soit son genre, tout le monde peut être alloparent, à condition d’accepter de se laisser bouleverser par les bébés.




