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Libération
tribune

La violence et la dérision

ParJean-Paul Fitoussi
Economiste
Publié le 15/01/2015 à 17h26

Ceux qui manient les fusils peuvent avoir l'illusion d'abattre des idées en assassinant les personnes qui les pensent. Ces derniers meurent, et rien ne pourra y remédier. L'attentat barbare commis contre Charlie Hebdo me fait d'abord ressentir cette perte. Mais il est stupide de croire que des idées puissent être balayées. Elles resurgissent encore et encore, les idées dangereuses comme les autres.

La réaction de tous fut empreinte de dignité, d'émotion, de colère, de solidarité ; mais elle n'effacera pas les conséquences de l'action. Et résistera-t-elle au passage du temps, au repli sur soi auquel pousse trop souvent l'individualisme ? Car voilà que, presque simultanément, l'antisémitisme, autre «connerie» que dénonçait Charlie, s'exprime pour la énième fois dans une mare de sang. Il me souvient d'une manifestation monstre contre cette haine à laquelle participa un président en exercice de la République française, mais elle n'empêcha nullement l'approfondissement de cette connerie. Le temps ne fit rien à l'affaire, au contraire, son passage produisit une certaine accoutumance.

Les mobilisations actuelles, d’abord spontanées, puis organisées, portent l’attachement de toutes les populations aux valeurs de liberté et de solidarité constitutives de la démocratie, dont elles avaient oublié combien elles étaient fragiles. Quelque chose a été perdu dans le combat de tous les jours pour la liberté, par manque de vigilance ou affadissement des convictions.

Charlie Hebdo fut et, je l'espère, restera l'exception : ce n'était pas seulement la liberté d'expression qu'il défendait en moquant notre politiquement correct, les chapelles doctrinales que nous avions érigées, les autocensures que nous nous imposions ; c'était la liberté tout court. Avoir peur de parler de sujets qui nous importent, nous laisser aller à des compromissions avec nos convictions, c'est déjà laisser béant des espaces de liberté. Charlie Hebdo eut l'audace de l'impertinence tendre que seul l'humour permet, alors que d'autres médias avaient baissé les bras.

Il se moquait des religions, mais aussi des doctrines qui sont les antichambres des fondamentalismes et que les bien-pensances s’employaient à propager : la pensée unique, le fondamentalisme de marché, le fondamentalisme budgétaire n’échappaient pas à la sagacité de ses journalistes dessinateurs. Ces autres fondamentalismes sont aussi des violences, mais qui agissent par mort lente : l’exclusion, la précarité, bref la destruction des sociétés.

A nouveau l’école est convoquée au service de la République : il faudrait enseigner la tolérance et les valeurs de la République. Comme si l’on n’avait pas écouté ces professeurs qui nous criaient depuis longtemps que les écoles étaient devenues des territoires perdus de la République. Pourquoi le politique n’a-t-il pas alors assumé ses responsabilités ?

Charlie Hebdo doit continuer à nous ouvrir cette fenêtre de liberté. Mon espoir est que d'autres journaux s'emploient à faire de même. Mais il y faut du courage et l'audace d'appeler un chat un chat.

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