Ils disent que «le mauvais goût ça fait partie de la tradition». Esprit carabin menacé, liberté d'expression bafouée : les médecins de l'hôpital de Clermont-Ferrand se mobilisent après la disparition de la fresque de leur salle de garde. «Dans un vagin de forte taille / 600 000 poux livraient bataille !» Il est 18 heures, un groupe de médecins frigorifiés entonne des chansons paillardes sous le regard amusé de leurs collègues. Ils sont plus de 200, toutes spécialités confondues, devant le bâtiment de la direction générale pour défendre l'interne qui a posté sur Facebook la photo de la fresque incriminée.
Le dessin, une orgie sexuelle entre Wonder Woman et quatre super-héros, a été vivement critiqué pour les bulles ajoutées la semaine dernière sur la peinture : certains y ont vu une incitation au viol visant directement la ministre de la Santé, Marisol Touraine. «La fresque existait depuis quinze ans ! s'agace un chirurgien en blouse blanche, mais comment peut-on parler de viol ? C'est une scène d'orgie sexuelle qui met en garde les internes : si tu ne t'informes pas sur la loi santé, tu vas te faire entuber. C'est ça, le message, rien d'autre !»
«Irrévérence». Depuis lundi, la fresque alimente toutes les discussions dans les couloirs. Les médecins se sentent humiliés. «On est stigmatisés, on nous fait passer pour des violeurs, pour des animaux», explique Arnaud Gallon, président du syndicat des internes de Clermont-Ferrand. Une dizaine d'affiches «Je suis la fresque» y ont été collées avant d'être aussitôt enlevées. Les boîtes mails des médecins sont inondées avec plus de 150 messages de soutien en une seule nuit : «C'est inédit. On n'a jamais vu une mobilisation pareille», raconte André Labbé, chef du pôle pédiatrie.
Les praticiens ont recueilli 370 signatures pour soutenir les deux internes dans le collimateur de la direction. «Il y a une très forte mobilisation parce qu'il y a toujours eu en France une tradition d'irrévérence des jeunes médecins, remarque la professeure Isabelle Barthelemy, chef de service et chirurgienne des hôpitaux. On ne peut pas avoir une liberté d'expression à deux vitesses alors que la société est traumatisée par Charlie Hebdo.» Méfiante, elle a déposé son smartphone sur la table pour enregistrer l'entretien.
Comme elle, beaucoup rechignent à parler de cette histoire. Des internes n'ont «rien à dire» et le président de leur syndicat ne souhaite parler qu'en présence de son nouvel avocat parisien. Sa carrière est en jeu, il n'a pas envie de commettre le moindre faux pas. Pour ce médecin, comme pour ses collègues, la fresque est un symbole. Et le lieu qui l'abrite, la salle de garde, une institution. A Clermont-Ferrand, elle se trouve au rez-de-chaussée de l'internat. Seuls les internes, étudiants en sixième année de médecine minimum, et les chefs de clinique ont le code pour entrer dans le bâtiment. Leur salle de garde a des allures de foyer étudiant où un groupe de garçons joue au baby-foot. Ils ont jeté leurs blouses blanches sur le canapé. Dans cette pièce, on n'est plus médecin. Ce lieu est un sas de décompression. On y vient pour prendre le café, papoter, jouer au flipper et surtout oublier la mort, la maladie.
La fresque porno a disparu sous deux couches de peinture blanche. A la place, les internes y ont collé leur poster «Je suis la fresque». Sur les murs d'à côté, les jeunes médecins ont affiché les tracts d'une soirée prometteuse avec une grosse verge dessinée dessus. Mais elle est annulée, ils n'ont plus le cœur à faire la fête. «La fresque n'a jamais choqué personne. Elle fait partie de l'esprit carabin, remarque Thierry Mom, professeur ORL. C'est un esprit potache, à l'humour grivois qui n'est pas censuré mais pas pour autant violent ou misogyne.»
«Morale». Les femmes médecins rencontrées dans l'hôpital affirment n'avoir jamais eu de remarques sexistes, ni de gestes déplacés de leurs collègues. Catherine, chef de clinique en neurologie, s'emporte : «Nous aussi, on peut être carabines et aimer les blagues potaches. On n'a pas besoin que des nanas [les féministes, ndlr] nous fassent la morale et nous humilient.» Sa collègue Ana ajoute : «La seule chose qui me dérangeait dans cette fresque est qu'elle ne représentait pas nos profs, comme c'est la tradition.» Il suffit d'aller dans la pièce d'à côté pour comprendre. Dans la cantine, les internes déjeunent devant une fresque dessinée il y a trente ans. Une vingtaine de personnages, tous des anciens professeurs, y sont représentés en Gaulois ou Romains d'Uderzo version porno : les hommes sont dévêtus, sexe dehors, le plus souvent en érection et dans différentes positions sexuelles. «Les professeurs connaissaient ce dessin et s'en amusaient. On ne le prend pas mal, au contraire, c'est une consécration pour un agrégé», explique un professeur en neurologie. Les enseignants sont aussi parodiés tous les deux ans pendant la fête de la revue de l'internat. L'occasion pour certains profs de montrer leurs fesses. «Ça va, ras-le-bol de cette police de la morale ! On a le droit de s'amuser tant que ça reste en privé !» conclut le professeur.




