C'est une première dans l'histoire du 36, quai des Orfèvres. Bernard Petit, le patron de la police judiciaire (PJ) parisienne, a été déféré jeudi pour une éventuelle mise en examen pour «violation du secret de l'instruction». Il est soupçonné d'avoir laissé fuiter des informations à l'ex-patron du GIGN Christian Prouteau, mouillé dans une affaire de corruption impliquant Christophe Rocancourt et l'ex-ministre Kofi Yamgnane ( Libération du 11 octobre).
Depuis à peine un an à la tête du «36», Bernard Petit avait remplacé à ce poste Christian Flaesch, débarqué brutalement par Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, pour avoir alerté Brice Hortefeux de sa convocation dans un dossier sensible. L’histoire semble se répéter à la tête de la prestigieuse institution, déjà ébranlée cette année par une sombre affaire de viol et la disparition de 52 kg de cocaïne à la brigade des stups. Comment Bernard Petit, ce grand flic à la carrière irréprochable, qui a gravi patiemment les marches de la haute hiérarchie policière, a-t-il pu trébucher de la sorte ?
Joint par Libération, Christian Prouteau, l'homme par qui le scandale arrive, évoque une «histoire de cinglés». Une histoire qui se noue dans la journée du 3 octobre, quand l'ex-gendarme reçoit un coup de fil d'un policier de la Brigade de recherches et d'investigations financières (Brif) pour le convoquer quelques jours plus tard. A cet instant, Prouteau assure qu'il se sait déjà sous surveillance. Six mois plus tôt, un ancien policier de la brigade financière l'aurait affirmé devant une connaissance commune. «Je sais depuis avril qu'on s'intéresse à moi», insiste Prouteau, qui veut en savoir plus.
Bras droit. Ce 3 octobre, il téléphone donc à un de ses amis, Philippe Lemaître, inscrit dans ses contacts au nom de «Philippe Jo», pour lui demander les motifs de son audition. «Jo», pour Joaquin Masanet, ancienne figure du syndicalisme policier, soutien de Ségolène Royal en 2007 et aujourd'hui patron de l'Association nationale d'action sociale de la police nationale (Anas). Un homme «truculent», assure Prouteau. C'est au siège de cette association, situé à Joinville-le-Pont (Val-de-Marne), que l'ancien supergendarme a fait la connaissance de Philippe Lemaître, le bras droit de Masanet. Les deux hommes se croisent à plusieurs reprises, sympathisent, déjeunent à l'occasion. En recevant sa convocation, c'est vers lui que se tourne naturellement Prouteau, «pour ne pas déranger Jo».
Les deux hommes se retrouvent le lundi 6 octobre, vers 18 heures, dans un café proche de la porte Maillot, à Paris. «Il n'a pas pu en savoir beaucoup plus et m'a simplement confirmé que ma convocation était liée à l'affaire Rocancourt», affirme Prouteau. Ce qui est déjà, en soi, parfaitement illégal. Mais Philippe Lemaître s'est-il contenté de «confirmer» l'objet de l'enquête visant l'ex-patron du GIGN ? Selon le Monde, il est monté dans le bureau de Richard Atlan, le directeur de cabinet de Bernard Petit, juste avant son rendez-vous avec Prouteau. Quelles informations a-t-il récupéré ?
Le lendemain, lors de sa garde à vue, Christian Prouteau apparaît en tout cas bien renseigné. A tel point que les deux juges financiers en charge de l'affaire demandent aussitôt au parquet de Paris un réquisitoire supplétif pour «violation du secret professionnel» et «trafic d'influence». L'affaire dans l'affaire est lancée.
Fadettes. Confiée à l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), l'enquête progresse rapidement. En exploitant ses fadettes, les «bœufs-carottes» repèrent plusieurs appels passés du téléphone de Philippe Lemaître à Christian Prouteau, mais aussi à Bernard Petit et à son directeur de cabinet, Richard Atlan.
Comment l'information a-t-elle circulé entre les hommes ? Quels rapports entretiennent Philippe Lemaître, Richard Atlan et Bernard Petit ? Et, surtout, quel est le rôle de Joaquin Masanet, dont le profil et les réseaux semblent jouer un rôle central dans cette affaire ? L'enquête est loin d'être bouclée. Mais le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, a déjà prévenu qu'il serait d'une «fermeté absolue» et se montrerait «intraitable» si les gardes à vue confirmaient les soupçons des enquêteurs.




