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portrait

Christophe Rocancourt. Rocambolesque

L’escroc des stars réapparaît dans une suite d’embrouilles où l’on croise un flic ripou, un gendarme connu et le patron de la PJ.

. (Photo Boris Allin)
Publié le 08/03/2015 à 17h46

En voyant son nom ressurgir au détour de l'affaire des fuites au 36, quai des Orfèvres, les cadors de la PJ parisienne ont d'abord cru à une mauvaise blague. C'est mal jauger le personnage. Christophe Rocancourt, «l'escroc des stars», a bel et bien repris du service. On n'avait plus entendu parler de lui depuis sa condamnation à huit mois de prison ferme, début 2012, pour avoir délesté la cinéaste Catherine Breillat d'un peu plus de 700 000 euros. Une sordide affaire d'abus de faiblesse qui avait sérieusement terni sa réputation, lui qui veut bien passer pour un escroc de haut vol, mais sûrement pas pour un détrousseur de vieilles dames. Son rôle présumé dans l'affaire qui secoue actuellement la haute hiérarchie policière ferait donc presque figure de réhabilitation dans le milieu de l'arnaque.

«Rocancourt qui fait tomber le patron du 36, ça a de la gueule, non ?» se marre l'intéressé, attablé au restaurant en bas de chez lui, dans le centre de Rouen (Seine-Maritime), où il est assigné à résidence depuis sa sortie de prison. On est loin du décor hollywoodien qui fit sa notoriété, quand il enfumait le tout Los Angeles et faisait la bringue avec Mickey Rourke. Les cheveux sont plus courts, les traits tirés et les cernes alourdis. Mais à bientôt 48 ans, l'ancien boxeur n'a rien perdu de sa faconde. Il parle fort, claque la bise au patron, fait rire la serveuse. Et jure qu'il s'est rangé, en dépit des apparences trompeuses.

Né à Honfleur, Rocancourt préfère désormais surjouer l'enfant du pays, le «bouseux» issu d'une lignée de paysans normands. «Je suis un cul-terreux», insiste-t-il en rappelant son pedigree «prolétaire à l'état pur». Mère prostituée, père alcoolique, éducation chez les jésuites après un passage par la Ddass. L'histoire d'un gamin qui croit en Dieu mais vole l'argent de la quête, le dimanche, à l'église. Au fond, le gamin n'a pas tellement changé. Sur son iPhone, il a mis sainte Thérèse de Lisieux en fond d'écran. Mais depuis qu'il est sur écoute, l'appareil ne lui sert plus que pour les mails.

Depuis trois semaines, les demandes d'interview se succèdent, comme à la grande époque. Tout le monde cherche à comprendre : comment diable l'escroc repenti s'est-il retrouvé mêlé à la sombre affaire du «36» ? « Une histoire de perlimpimpin», résume Rocancourt. Le 7 octobre, peu après 6 heures du matin, une dizaine de policiers du Raid viennent le cueillir à Rouen avec sa compagne. L'ancien taulard est soupçonné d'avoir tenté, contre rémunération, d'obtenir des titres de séjour pour deux sœurs marocaines. Une combine à laquelle sont mêlés un avocat parisien, un ancien ministre socialiste, et surtout Christian Prouteau, fondateur du GIGN et vieille gloire de la Mitterrandie. Ce dernier, que Rocancourt a rencontré sur un plateau télé, a accepté, par amitié, de passer un coup de fil au préfet de police de Paris au sujet des Marocaines. La tentative est restée vaine mais a provoqué l'ouverture d'une enquête pour «escroquerie et trafic d'influence». Alors que Rocancourt est interpellé à Rouen, Prouteau est convoqué par la brigade financière à Paris. L'ancien gendarme va alors chercher à se renseigner en haut lieu sur les motifs de cette audition. Une violation en règle du secret de l'instruction qui aboutira au limogeage de Bernard Petit, le patron du «36», soupçonné d'avoir indirectement rencardé Prouteau.

«Comment peut on croire à une fable pareille ?» s'étrangle aujourd'hui Rocancourt, persuadé que cette «affaire de cornecul» a servi de détonateur à un complot plus large, un règlement de comptes au sommet de la police qui n'en serait qu'à ses prémices. Place Beauvau, où cette thèse est loin d'être jugée totalement fantaisiste, certains sont même persuadés que Bernard Petit, le patron déchu du «36», s'est laissé approcher par Prouteau pour mieux ferrer Rocancourt dans un autre dossier, celui des 52 kilos de cocaïne volés au siège de la PJ parisienne. La came n'a jamais été retrouvée et l'affaire a créé un séisme au sein de la PJ. C'est le deuxième étage de la fusée, l'affaire dans l'affaire.

Car au moment où Prouteau ressort libre de sa garde à vue, début octobre, Rocancourt atterrit à Fleury-Mérogis. Il loge au «D3», le quartier d'isolement de la prison. Parmi ses voisins de cellule, le terroriste Carlos ou le «roi de la belle» Antonio Ferrara. Mais aussi Jonathan Guyot, le policier accusé d'avoir volé la coke. Par un étrange concours de circonstances, c'est avec lui que Rocancourt partage sa promenade quotidienne, qui se fait toujours en tandem. «Il a demandé à être avec moi, raconte Rocancourt. Deux heures le matin, deux heures le soir. Au bout de quatre mois, on arrive à 448 heures ensemble, ça laisse le temps de discuter.»

Au cours de ces marches, enfermé dans une cour grillagée de 12 mètres sur 4, Rocancourt comprend rapidement qu'il y a un gros coup à jouer. La coke a sans doute été revendue depuis longtemps. Mais d'après Guyot, au moins 300 000 euros se baladeraient dans la nature. De quoi réveiller l'instinct de l'escroc en sommeil, qui fait croire au flic ripou qu'il peut «placer» ce magot. Depuis sa cellule, Rocancourt envoie alors un de ses émissaires récupérer une partie de l'argent. «Dès que je sors, y a 250 k à aller chercher», glisse-t-il à son comparse lors d'une visite. Mais le parloir est sur écoute. Placé en garde à vue, il expliquera aux enquêteurs que ces «250 k» faisaient référence à des «calories journalières», car il avait «maigri». Mis en examen pour «blanchiment de trafic de stupéfiant», le Normand se dit aujourd'hui victime d'acharnement. «Oui, j'ai voulu enfler Guyot, qui est une planche pourrie. Mais je n'ai rien à voir avec le vol de coke. On ne se connaissait pas avant Fleury. Et je n'ai jamais fait dans la came.» Libéré grâce à l'habileté de son avocat, Rocancourt n'a pas tout perdu dans cette histoire. Après quatre mois de promenade en tête à tête avec Guyot, il en connaît désormais un rayon sur les turpitudes du «36». «Ce n'est que le début de l'histoire, répète-t-il. Un jour, je raconterai tout dans un bouquin.» Une aubaine pour celui qui a fait de la littérature son gagne-pain officiel. Son prochain livre, l'Escroquerie, le 8e art, doit sortir en mai.

Le projet de film sur sa vie, en revanche, est en stand-by. Le producteur Thomas Langmann avait racheté les droits pour 1 million de dollars, il y a une dizaine d'années. Les meilleurs scénaristes ont travaillé sur le projet, Edward Norton était pressenti pour reprendre le rôle. Mais le film, trop ambitieux, n'a jamais pu être monté. Les droits sont donc revenus dans les mains de Rocancourt, qui compte bien les monnayer à nouveau. «Avec l'histoire du "36", ça devrait valoir un peu plus cher.»

En 4 dates

16 juillet 1967 Naissance à Honfleur (Calvados). Octobre 2005 Retour en France après cinq ans de prison aux Etats-Unis. Février 2012 Condamnation pour abus de faiblesse sur Catherine Breillat. 6 février 2015 Mis en examen dans l'affaire du vol de 52 kilos de cocaïne au 36, quai des Orfèvres. Mai 2015 L'Escroquerie, le 8e art, (Belfond).

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