Katarzyna et Artur ont débarqué sur les trottoirs français en 1996, et y sont morts au cours de l'été 2014, à un mois d'intervalle. L'histoire de ce couple de Polonais, c'est «le cas typique de migrants économiques qui viennent chercher du travail et finissent dans la rue», selon Ludovic, de l'association de lutte contre l'exclusion Aurore.
Le travailleur social, qui les retrouvait à chacune de ses maraudes, a fini par connaître leur parcours. Parents de jumelles nées l’année de leur départ, Katarzyna et Artur avaient confié leurs filles à la mère de ce dernier, en attendant de gagner suffisamment d’argent pour les faire venir. Avant les enterrements de leurs parents, elles n’étaient jamais venues en France. Fin juillet - pour leur mère - puis fin août - pour leur père -, les deux jeunes femmes ont fait le déplacement jusqu’au cimetière de Thiais (Val-de-Marne), avec leur grand-mère.
Affection. Lors des deux cérémonies étaient aussi présents des gens du quartier où le couple avait élu domicile. Installés sur une petite place du XVe arrondissement de Paris, les deux sans-abri vivaient sur une bouche de chaleur, «tantôt sous une tente, tantôt avec uniquement leurs duvets», précise Ludovic. Dans le voisinage, certains s'étaient pris d'affection pour eux. «Aimables» et «sociables», ils s'étaient créés un petit réseau dans le quartier. Xavier Dor, un médecin retraité et militant anti-IVG virulent, en faisait partie. Le vieux monsieur leur avait ouvert sa porte à une ou deux reprises, «quand il faisait froid, à l'hiver 2014. Ça avait un peu fait scandale dans l'immeuble, parce qu'ils avaient bu». Le retraité raconte comment, à cette occasion, le couple, «touchant» mais «ingouvernable», avait remarqué un petit Jésus trônant chez lui, et comment tous trois avaient prié ensemble. «Kachia», comme il l'appelle [surnom de Katarzyna ndlr], n'était «pas hostile» à la religion. A l'enterrement d'Artur, Xavier Dor a pris la parole pour leur rendre hommage : «Ils aimaient l'alcool, mais ils aimaient aussi la prière.»
C'est vraisemblablement l'alcool qui a perdu Katarzyna. La quadragénaire s'est étouffée, «comme une rock star qui boit trop», estime Ludovic. Son mari, lui, a été tué à Sevran, sans doute à la suite d'un différend avec un autre sans domicile fixe. «La rue, c'est violent», dit simplement Fabienne, une paroissienne engagée dans les maraudes. Une violence qui a mené Artur en prison pendant quelques mois. Il s'était emporté. Il en est sorti peu avant son décès. «Costaud», le Polonais s'en prenait parfois à sa femme, «un peu amochée», selon Fabienne. «Sur ses papiers d'identité, c'était vraiment une beauté», poursuit la bénévole.
«Cicatrices». Ludovic renchérit : «Elle était toute coquette, toute mignonne. C'est là qu'on voit les ravages de la rue. Moi, je l'ai toujours connue avec les traits tirés et des cicatrices sur le visage.» Katarzyna, pas très grande et cheveux châtains, faisait de temps en temps des crises d'angoisse, fragilisée par son «parcours heurté», explique Ludovic, qui suppose que l'incarcération d'Artur a accéléré sa chute. «Elle était incapable de se projeter seule dans l'avenir.»




