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Portrait

«Phiphi, c’était un prince charmant à la rue»

Vivant dehors pendant vingt ans, oscillant entre sociabilité et honte de lui-même, Philippe, 57 ans, est mort à Paris, en juin.

L’installation en hommage aux 480 morts dans la rue en 2014, place de la République, à Paris, mardi. (Photo Julien Mignot)
Publié le 17/03/2015 à 19h56

De sa vie d'avant, celle où il avait un travail et une famille, Philippe gardait une allure certaine. «Il était élégant pour un SDF, se souvient Jean-Pierre, un copain de galère. Phiphi, c'était un peu un prince charmant à la rue.» Elancé, avec des cheveux tout blancs, l'homme de 57 ans était toujours rasé de près et habillé impeccablement. Les vingt années passées entre trottoirs et hôtels miteux ne se lisaient pas sur son visage. Ancien vendeur de voitures, Philippe est décédé en juin d'une crise cardiaque, en pleine balade dans le XXe arrondissement de Paris. Il marchait beaucoup.

Porte. Jean-Pierre a rencontré «Phiphi» à Créteil, par le biais d'une association, mais quelques années avant sa mort, son ami avait opté pour la capitale. «Il aimait la foule, indique Jean-Pierre. Et ça lui faisait péter les plombs d'être enfermé.» Si bien que, malgré les hébergements successifs dont il bénéficiait, le quinquagénaire quittait souvent les hôtels sur un coup de tête, pour retrouver la «liberté» de la rue, selon son «camarade».

La toute première porte claquée a été celle de sa propre maison, en région parisienne, voilà vingt ans. Il y vivait avec sa femme et sa fille, jusqu'à son accident de la route. Après des mois de coma, le traumatisme et les séquelles psychologiques sont tels qu'il développe une pathologie mentale, pour laquelle il était soigné. «L'accident l'a détruit. Il ne savait plus qui il était», explique Moudonn, bénévole au sein d'une structure caritative. Pendant les deux dernières années de sa vie, Moudonn voyait Philippe une fois par semaine, le mercredi. Un rendez-vous de suivi, destiné notamment à l'«aider avec la paperasse». Il vivait grâce à sa pension d'adulte handicapé. A force de discussions, Philippe se livre un peu : «Il devait son côté impulsif à l'accident, mais il ne s'est jamais caché derrière ça pour justifier ses échecs, rapporte Moudonn. Il disait "moi, je suis nul. Mon ex-femme, ma fille, mes frères, c'est des gens bien".» Philippe se confiait aussi à Jean-Pierre : «La séparation avec sa fille, on voyait que ça le travaillait.»

Il arrivait que Philippe «s'alcoolise pour éviter de cogiter», indique Moudonn. L'air «tourmenté» du père de famille a aussi marqué Roselyne, une autre bénévole qui a croisé sa route. Philippe, au débit très rapide, était un homme «agréable» et «souriant», qui aimait jouer aux cartes et discuter dans les parcs avec ses copains.«Et quand il s'énervait, il répétait sans cesse "zobi", son insulte préférée», raconte Moudonn.

«Centime». Sur la brèche, Philippe oscillait entre sociabilité et honte de lui-même. Quelques mois avant sa mort, sur une carte d'anniversaire envoyée à sa fille, âgée d'une trentaine d'années, il écrivait : «J'aimerais te revoir.» Alors qu'un an plus tôt, il l'avait appelée anonymement pour lui annoncer sa propre mort.

«Si je meurs, je veux pas qu'on demande 1 centime à ma fille», disait-il à Moudonn. Identifié après un appel du collectif les Morts de la rue, Philippe a été incinéré au Père-Lachaise. Ses cendres seront dispersées le 7 avril, dans le jardin du souvenir.

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