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Libération
Récit

Vol du «36»: les magouilles de Jonathan G.

L’enquête révèle peu à peu les combines du principal suspect, un flic des Stups aux méthodes douteuses.

Publié le 31/03/2015 à 20h06

Mais où est donc passée la chnouf ? Depuis qu'ils se sont évaporés de la salle des scellés, les 52 kg de cocaïne du 36, quai des Orfèvres restent introuvables. Le principal suspect, Jonathan G., nie toujours être à l'origine du vol. Il est pourtant accablé par la vidéosurveillance qui l'a filmé dans la nuit du 24 au 25 juillet 2014, quittant le bâtiment de la PJ avec deux gros sacs. «C'est évident, c'est John», a témoigné un collègue. L'un de ses indics, surnommé Robert, présent à ses côtés cette nuit-là, a pris la fuite au Maroc. Des chiens renifleurs ont «marqué» lors de perquisitions diligentées chez des proches.

Quand Jonathan G. est interpellé le 2 août à Perpignan, son sac à dos contient 16 020 euros en petites coupures, avec des traces de cocaïne. «Les rouleaux par paquets de 49 billets de 20 euros, tenus par un autre billet plié en deux, correspondent à un conditionnement classique des trafiquants de drogue», relèvent benoîtement les policiers.

Joueur. La came dérobée vaut 2 millions d'euros, moitié moins en cas de revente express. Nonobstant les petits paquets de biftons disséminés ici ou là, on est loin du compte. Aussi, l'enquête s'est-elle concentrée sur la double personnalité de Jonathan G., sa vie de flic avant le fric-frac, ses petites combines aux Stups. D'un côté, le policier bien noté et apprécié, vivant chichement et ne rechignant sur aucune économie. De l'autre, le joueur compulsif capable de miser en une année plus de 30 000 euros en paris sportifs en ligne - «un vrai malade de ça», dit un collègue. Autre curiosité, son patrimoine : six biens immobiliers achetés en indivision avec sa femme, son frère et un de ses amis d'enfance. «L'étude de ses comptes bancaires permet de constater une activité intense, notent les enquêteurs. Il parvient à épargner des sommes exceptionnelles eu égard à son salaire. Il y a peu d'opérations par carte, ce qui laisse supposer d'autres modes de paiement.»

Les juges s'intéressent aussi aux méthodes du policier, en particulier sa gestion des «tontons». Avant d'être interpellé, il en avait une dizaine. «J'ai assisté une fois au paiement d'un indic, témoigne un proche. Il lui avait remis de l'héroïne, une petite boule de 1 à 1,5 cm. Pour moi, c'était borderline mais à l'image [que j'ai] des policiers : ils sont obligés de zigzaguer pour faire de belles affaires.»

Les enquêteurs ont aussi déniché sur son portable une curieuse équation : «115 c lolon 515 h + 1,2 choc pat 1+1+1 choc rob.» «C» pour coke, «h» pour héroïne et «choc» pour résine de cannabis ? «Ça ressemble à une distribution de quelque chose», minaude un collègue visé par la répartition. «C'est évidemment» un trafic de Stups, concède un autre.

En fin de garde à vue, un gardien de la paix a également déballé cette anecdote : «Jonathan m'a dit un jour qu'il avait environ un demi-kilo d'herbe et un kilo de résine de cannabis à faire partir, [et il] m'a demandé si j'avais des débouchés pour vendre. Je lui ai aussitôt demandé si on ne risquait pas de se faire attraper, il m'a dit que c'était tranquille.» Les enquêteurs ont fait le rapprochement avec un précédent vol au «36», le 18 avril 2014, certes de moindre ampleur: 1 200 euros, 129 g de coke et 1,2 kg de résine de cannabis, placés sous scellés, également évaporés. Réaction du collègue : «Maintenant, je fais le rapport entre ce vol et sa proposition. Entre les quantités et les dates, tout porte à croire que ça correspond.»

Jonathan G. n'est pas poursuivi sur ce point, mais les enquêteurs ont découvert dans son portable ce qui pourrait correspondre au code d'accès du coffre de la brigade des Stups : «Touche pas en haut, 4 au milieu, 7 en bas ; clé tiroir droit.» Une note enregistrée dans son téléphone le 9 avril, dix jours à peine avant le vol… Un autre collègue, répondant aux bœufs-carottes : «Si j'étais à votre place, je me dirais que ça pue, c'est clair. Je sais qu'en ne parlant pas j'irai en détention, mais je préfère ne rien dire quand même.»

Sacs de sports. Janvier 2015, une rafale de mises en examen complémentaires a visé l'entourage de Jonathan G. pour «blanchiment de vol de stupéfiants en bande organisée». Des amis d'enfance chez qui il avait glissé des sacs de sports… «L'argent déposé chez moi appartenait à un indic et n'était pas prévu pour sa rétribution. Il aidait un indic à dissimuler son argent car en échange, l'indic allait l'aider pour une belle affaire», a témoigné un de ces complices, qui a préféré se débarrasser des sacs encombrants après l'in terpellation de Jonathan G. Il faudra donc chercher ailleurs pour remonter la piste des 52 kg de coke.

En attendant, le policier semble bien décidé à ne pas tomber tout seul. Selon nos informations, il a été entendu à sa demande par les juges le 16 février. Une audition au cours de laquelle il a lâché trois noms de policiers. Tous membres de la brigade des Stups.

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