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Libération

Des millions et des tensions

Gestion de l’argent, statut de «Charlie»… Les points de friction ne manquent pas.

Publié le 18/05/2015 à 20h16

Devenu un symbole, Charlie Hebdo doit désormais gérer ses affaires internes en public. «Ce fameux 11 janvier, c'est un gros fardeau sur notre dos», soupire Eric Portheault, le gestionnaire du titre. La semaine dernière, la convocation pour «faute grave» de la sociologue Zineb El Rhazoui, salariée du journal, s'est ainsi retrouvée dans la presse. Et la direction a fait marche arrière.

L'épisode intervient dans un contexte de tensions nées voilà plusieurs mois entre la direction (et une poignée de salariés) d'une part, et la rédaction. En mars, une quinzaine de collaborateurs du journal ont créé un collectif pour réclamer un changement de statut de l'entreprise, qu'ils souhaitent voir devenir une Société coopérative de production (Scop). Avec une telle réorganisation, tous les salariés deviendraient actionnaires à parts égales. Une idée discutée «en interne depuis des années, et qui se situe dans la droite ligne de l'économie sociale et solidaire que Charlie prône depuis toujours», écrivait le collectif dans une tribune publiée dans le Monde le 31 mars. Riss, le directeur de la publication et actionnaire à hauteur de 40%, assure qu'il n'en avait jamais entendu parler : «Ils ont commencé à en parler dès le lendemain des attentats, ce qui m'a un peu choqué.» Pour Eric Portheault, une Scop «n'est pas envisageable». Comme Riss, il est plutôt en faveur d'une représentation de la rédaction au sein du capital via une société des salariés. Les autres parts du capital sont détenues par Eric Portheault (20%) et la famille de Charb (40%). Christophe Thévenet, l'avocat de la direction, pointe les problèmes pratiques que poserait une Scop : «Trente grandes gueules au sein du capital, ce serait ingérable ! Sous couvert de symbole, il ne faut pas faire n'importe quoi.»

Depuis les attentats, les ventes et les abonnements auraient rapporté 12 millions d'euros - et non 30, comme on a pu le lire dans la presse. Le dernier numéro s'est écoulé à 170 000 exemplaires. Mais «l'argent est secondaire dans cette histoire», selon un salarié membre du collectif qui souhaite garder l'anonymat. «Ce qu'on veut, c'est pouvoir s'impliquer. Un traumatisme comme celui qu'on a vécu change le rapport qu'on a au travail.» Gérard Biard, le rédacteur en chef - qui se range du côté de la direction - «comprend» le traumatisme, mais estime que réclamer une Scop est «incohérent et enfantin». Et Riss de renchérir : «Moi, je n'ai pas attendu 10 morts pour avoir le sentiment de faire partie de Charlie Hebdo». S'il reconnaît qu'il n'est «pas illégitime que les salariés sachent ce qui se passe avec l'argent», il rappelle que, depuis l'origine, en 1992, «tous les actionnaires sont des salariés». «C'était une garantie de l'indépendance du journal. Et cette idée de parts égales, c'est un peu comme s'ils ne nous faisaient pas confiance.» Il faut dire qu'il y a un précédent. En 2007, le célèbre numéro «C'est dur d'être aimé par des cons», avec les premières caricatures de Mahomet, s'était écoulé à 500 000 exemplaires. Et Philippe Val (directeur du journal à l'époque) et Cabu (l'auteur de la Une), en avaient profité pour empocher chacun des dividendes de 300 000 euros…

En attendant les discussions sur l'ouverture du capital aux salariés (pas avant septembre), Charlie deviendra une Société solidaire de presse dès cet été. Un moyen de «sacraliser» l'argent, en mettant en réserve 70% du chiffre d'affaires. Les actionnaires promettent d'aller plus loin : les prochaines années, 100% des revenus resteront dans les caisses du journal, comme un «matelas de sécurité pour l'avenir», selon Riss. En février, Luz, parlait de «millions [d'euros] empoisonnés». Il ne s'était pas trompé.

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