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Libération
Reportage

A Calais, l’inhumaine loi de la «new jungle»

Laissant des milliers de personnes vivre dans le plus grand dénuement, cette ville portuaire face à l’Angleterre symbolise le terrible échec des politiques d’asile française et européenne.

La «nouvelle jungle» de Calais, le 3 avril 2015. (Photo Denis Charlet. AFP)
ParStéphanie Maurice
Envoyée spéciale à Calais
Publié le 10/06/2015 à 20h37

Jamais ils n’ont été aussi nombreux. Même du temps de Sangatte et du hangar de la Croix-Rouge, ils n’étaient que 1 800 au plus fort de la vague. Aujourd’hui, dans la «new jungle» de Calais (Pas-de-Calais), le curseur hésite entre 2 500 et 3 000 migrants. Le rythme d’arrivée ne décroît pas, entre 20 et 50 personnes par jour, qui viennent demander une tente, des couvertures. Les expulsions à Paris amènent des nouveaux arrivants. Le nombre crée la tension.

Alors, les dirigeants des grandes associations humanitaires présentes sur place ont, une nouvelle fois, lancé un cri d'alarme, dans une lettre (1) adressée au Premier ministre, Manuel Valls : «La situation à Calais est devenue explosive. C'est un vrai scandale humanitaire», écrivent-ils. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin, une rixe a éclaté, qui a opposé entre 200 et 300 migrants, Soudanais et Erythréens : 24 personnes ont été blessées, dont 14 hospitalisées.

C’était une fin de week-end. Les poids lourds circulent peu les samedis et dimanches, les hommes restent plus volontiers au campement car tenter le passage en Angleterre devient trop difficile. C’est le temps du désœuvrement, et de l’alcool. A la moindre anicroche, ça pète. Là, une dispute aurait dégénéré pour une histoire de cigarettes. Mais sur fond de ressentiment : l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) a mis en place une procédure accélérée pour donner l’asile aux Erythréens, et l’a organisée in situ, au vu et au su de tous. Ce qui a mis de l’huile sur le feu entre les communautés. Les restes calcinés d’une trentaine d’abris jonchent le sol, personne n’a pris la peine de les ramasser.

De bric et de broc

Alpha, une des «stars» de la jungle parce qu'il a construit une hutte africaine sophistiquée, avec toit de chaume et intérieur confortable, a été amoché en tentant de séparer les belligérants. «Mais j'ai réussi ma bataille, j'ai évité une guerre des religions, se félicite-t-il. J'ai empêché qu'ils s'en prennent à l'église ou à la mosquée.» Car le camp est organisé comme un village, même s'il est construit de bric et de broc. Les deux «édifices» religieux ont été érigés avec des matériaux de récupération : contreplaqué, troncs d'arbustes, bâches en plastique…

Devant son terrain, Alpha, qui refuse de dire sa nationalité, a planté un panneau où il a inscrit : «Nous devons tous apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons tous mourir ensemble comme des idiots.»

Chandelles

De la voie rapide qui mène au port, on ne voit qu'elle, la new jungle. Des tentes et des cabanes recouvertes de plastique noir sont éparpillées sur la lande. Les migrants ont été rassemblés par la volonté de l'Etat sur un seul lieu, loin du centre-ville, autour d'un ancien centre aéré reconverti en accueil de jour, le centre Jules-Ferry. Ce samedi après-midi, des hommes jouent au tennis sur un terrain tracé à la craie. L'ambiance est paisible, on discute facilement avec ceux qui s'approchent. L'un d'eux a une demande : que les policiers arrêtent de les asperger de gaz lacrymogène quand ils les découvrent à l'arrière des camions. «Ce n'est pas nécessaire !» éclate-t-il de rire.

Des bénévoles retapent l'église : elle a brûlé accidentellement il y a un mois, à cause des chandelles. Des artistes venus de Paris décorent les «shops», ces magasins de fortune qui ont ouvert sur tout le camp : ils vendent à la pièce ce qu'ils ont acheté en packs dans les magasins discount. Litre de lait à 1 euro, barre de quatre-quarts à 1,50 euro. Un taxi s'est arrêté et ouvre son coffre : il est chargé jusqu'à la gueule de courses, pour ravitailler l'une des boutiques.

Jerricans

Les latrines sont inexistantes ou presque. Et la new jungle est coupée de tout. Elle est cernée par une butte de terre et la voie rapide a été protégée par des hauts grillages pour éviter que les poids lourds ne soient pris d'assaut. Ainsi privés d'un raccourci vers le centre-ville, les migrants sont relégués à 4 kilomètres des premiers magasins. Alors, l'accessoire essentiel est le chariot de courses, piqué au supermarché, pour charrier les achats de première nécessité. Car il faut se nourrir. «Ils se plaignent de la faim», insiste Muriel Massé, salariée d'Emmaüs France.

A Jules-Ferry, il n'y a qu'un seul repas par jour. L'association la Vie active, gestionnaire du centre, est débordée : elle livre plus de 2 700 repas quotidiens, alors qu'elle en prévoyait 1 500. Il faut également se ravitailler en eau. Le camp ne compte qu'un seul point d'eau, situé à l'entrée du centre. Sur l'unique route goudronnée, le long de laquelle sont plantées des cabanes, on est sans cesse doublé par des chariots chargés de bouteilles et de jerricans vides. La préfecture promet d'installer prochainement quatre autres fontaines. Les conditions de vie sont désastreuses. «Ils manquent de tout, ils manquent d'avenir», soupire Muriel Massé.

(1) Notamment signée par Emmaüs France, le Secours catholique, la Cimade, l’Auberge des migrants, Salam, Calais Ouverture et Humanité, Médecins du monde.

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