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Portrait

Steven Kuzan, sang pour sang gay

Cet ex-aide-soignant se bat pour que les homosexuels aient le droit de donner à l’Etablissement français du sang.

Steven Kuzan, 23 ans, milite pour l’ouverture du don de sang aux homosexuels. (Photo Samuel Kirszenbaum)
Publié le 23/06/2015 à 17h46

Il préfère faire la photo à la fin de l'entretien. «Je serai plus à l'aise», glisse Steven Kuzan au téléphone, dans un petit rire gêné. On le retrouve dans un café parisien, à deux pas de la cage à poules Airbnb que lui paye Change.org, la boîte spécialisée dans les pétitions en ligne. «Vous avez souvent des appartements aussi petits à Paris ? Au 6e sans ascenseur ?» interroge-t-il, incrédule. Il n'aime pas ce qui l'entoure. La capitale représente tout ce qu'il déteste. «Pour rien au monde je n'irais vivre à Paris. Les gens sont pressés, vous poussent dans le métro, quand on leur demande son chemin on a l'impression de les agresser. C'est un monde de sauvages», déballe-t-il.

Le gamin de Bédarieux (Hérault) apprécie ses montagnes, les randonnées et les balades à cheval. Et défend une vision du monde plus solidaire que ce que lui offre le spectacle parisien. Depuis un an, ce jeune homme de 23 ans milite pour l’ouverture du don de sang aux homosexuels. Lui-même gay, il a toujours souhaité donner, et toujours su qu’il ne pourrait pas. En juillet, il lançait une pétition sur Change.org, qui dépasse les 170 000 signatures. En avril, il en remettait une couche en diffusant sur Internet une vidéo tournée en caméra cachée, dans laquelle on entend un médecin de l’Etablissement français du sang (EFS) être obligé de refuser son don lorsqu’il apprend que Kuzan est homosexuel. Grâce à sa pétition, il a été, fin mai, convié au ministère de la Santé pour une première réunion visant à modifier l’arrêté de 2009 qui interdit le don aux homos.

Steven Kuzan a été aide-soignant pendant cinq ans. Un patient en particulier l'a marqué. Il avait 16 ans, brûlé à 85%, amputé de la jambe gauche. Et avait tenté - en vain - de sauver son petit frère d'un incendie. Ce miraculé était B positif. Comme Steven Kuzan. «Il a été transfusé, mais je me suis dit que si j'avais pu donner mon sang, j'aurais pu l'aider à ma manière. En plus de la rééducation, j'aurais pu faire ce geste vital que j'estime important», confie-t-il de sa belle voix douce et apaisante. Il pourrait mentir sur sa sexualité, et ainsi esquiver le barrage du questionnaire préalable au don. D'autres le font bien. Mais c'est hors de question. «C'est un questionnaire qui repose sur la confiance. Il est fait pour éviter tout risque pour le donneur et pour le transfusé. Si on ment sur ça, on peut mentir sur tout, s'étrangle-t-il. Il comprend pourquoi les gays ont été interdits de don. Quand le sida est arrivé, on ne savait pas ce que c'était, comment le soigner, qui pouvait l'avoir, admet-il. Donc on a écarté pas mal de communautés, dont la "communauté homosexuelle" [une expression qu'il n'aime pas, ndlr]. Ce n'était pas forcément une discrimination quand la mesure a été prise.» Mais, «en trente ans, ça n'a jamais changé, alors que des tests de dépistage sont apparus. C'est une discrimination évidente aujourd'hui».

Lorsqu'une personne est contaminée par le VIH, il existe une période, d'une dizaine de jours, durant laquelle le virus n'est pas détectable. Autrement dit, si un néoséropositif donne son sang durant ce laps de temps, les analyses montreront, à tort, qu'il est en parfaite santé. Voilà pourquoi sont recalés les donneurs ayant changé de partenaire sexuel au cours des quatre derniers mois. Si les homos sont sous le coup d'une interdiction pure et simple, c'est à cause des chiffres. Selon l'Institut national de veille sanitaire, «en 2010, en France, le nombre de cas de découverte de séropositivité VIH était de 6 pour 100 000 pour les hétérosexuels. Et de 758 pour 100 000 chez les homosexuels masculins». Un argument qui le fait bondir : «Il faut que le questionnaire soit basé sur un comportement sexuel à risque et pas sur un type de sexualité. Je suis célibataire, mais ce n'est pas pour ça que je vais voir des hommes à droite à gauche. Il faut arrêter avec ces images "t'es gay, tu fais n'importe quoi". La plupart de mes amis homos ne sont jamais allés dans un sauna gay, dans un bar gay ou à la Gay Pride.»

Un nouveau scandale du sang contaminé serait une catastrophe. Mais Kuzan estime que les précautions prises avec les hétéros doivent suffire avec les homos : pas de relation à risque depuis quatre mois et basta. Pas la peine de faire semblant, comme au Canada, où le don est officiellement autorisé aux gays mais seulement à ceux qui sont abstinents depuis cinq ans, ou au Royaume-Uni, qui impose une disette d’un an. Il est outré par un paquet de trucs. Il cite, pêle-mêle, l’homophobie, le sexisme, les violences envers les animaux, les dommages causés par le Roundup, l’herbicide de Monsanto.

«C'est une des rares personnes avec qui on peut parler longuement et refaire le monde. Il est idéaliste et a énormément de sensibilité, trop parfois», reconnaît Dimitri Pingeot, un ami avec lequel Steven Kuzan partage sa passion pour le cheval. «C'est quelqu'un de très impliqué, serviable et attentionné, salue Jenifer Corrao, sa sœur de sept ans son aînée. Il faut des gens comme lui pour que le monde bouge.» Ce doux rêveur pourrait donner l'impression d'avoir grandi dans un écrin cotonneux, étranger à ce que l'homme a de plus tordu. C'est tout le contraire. «J'ai eu une enfance assez compliquée, euphémise-t-il. Par où commencer ?» Par le divorce de ses parents, «comme pour beaucoup de gens». Puis il y a la sévère dépression de sa mère, «tombée dans des moments vraiment très sombres», son père alcoolique et violent, son enfance ballottée de famille d'accueil en famille d'accueil.

Derrière son visage d'ange, il déroule les douleurs de son passé avec une certaine banalité, de celles que l'on affiche pour dissimuler ses failles. Son regard balaie le bar avant de revenir se planter dans le nôtre en un sourire : «Beaucoup de gens vivent ces choses-là.» Certes. «J'essaye de ne garder que le positif. Toutes ces histoires un peu compliquées permettent de se forger et de ne pas refaire les erreurs qu'on a vues.» Un tatouage habille son dos, qui résume bien son état d'esprit : «Une montagne de souvenirs n'est jamais aussi haute qu'une colline d'espoir.» Cet utopiste est devenu aide-soignant par vocation, par nécessité d'être utile et sous l'influence de sa mère, qui exerce le même métier. Mais il a tout plaqué en janvier. «Le monde de la santé, ce n'est plus ce que c'était. Je ressentais le besoin d'aider et finalement on n'a même plus le temps de s'occuper vraiment des patients. Le plus important, c'est d'être rentable dans le privé, pas trop en déficit dans le public. C'est quelque chose d'horrible, ça m'a dégoûté du métier.» Steven Kuzan est un poil inadapté à ce monde. Trop gentil, peut-être. Mais c'est cette indignation permanente qui le fait avancer.

31 octobre 1991 Naissance à Bédarieux (Hérault). Juillet 2014 Pétition sur Change.org. Avril 2014 Filme son entretien à l’Etablissement français du sang (EFS) en caméra cachée. Janvier 2015 Abandonne le métier d’aide-soignant. 26 mai 2015 Réunion au ministère de la Santé.

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