Menu
Libération
Reportage

Roye : «C’est pas un spectacle, dégagez !»

Impossible d'approcher le campement des gens du voyage où un homme de 72 ans a ouvert le feu mardi, dans la Somme, tuant trois membres d'une famille et un gendarme.

Un hélicoptère de la gendarmerie à proximité de l'aire d'accueil des gens du voyage de Roye, dans la Somme, mardi. (Photo Philippe Huguen. AFP)
ParSylvain Mouillard
Envoyé spécial à Roye
Publié le 26/08/2015 à 14h39

Pour un peu, on se croirait un soir comme un autre. Sur le parking de la zone commerciale de Roye (Somme), les quatre salariés de la Boîte à pizza s'apprêtent à plier boutique. Il est 22 heures, ce mardi, quatre hommes approchent. Ils passent la commande : une orientale et une sept-fromages. Canette de soda à la main, l'un d'eux engage un début de conversation. Demande si l'on bosse pour la radio, s'interroge : «Comment vous avez su si vite ?» Il y a cinq heures, un carnage s'est déroulé à 200 mètres de là, près de l'aire d'accueil des gens du voyage.

Un homme de 72 ans a ouvert le feu au fusil sur quatre membres d’une même famille : une femme de 19 ans, ses deux enfants de 6 mois et 3 ans, et son beau-père, plus âgé. L’enfant de 3 ans, grièvement blessé, est le seul à avoir survécu. Ses jours sont désormais hors de danger. Alors qu’il prenait la fuite, le tireur a également abattu un gendarme de 44 ans, blessé légèrement un autre, avant d’être touché et interpellé. Toujours hospitalisé, son profil reste incertain : appartenait-il à la communauté des gens du voyage ? Vivait-il sur place depuis longtemps ?

 «Trois sommations»

En attendant sa pizza, le jeune homme, pantalon de jogging et chaussettes blanches remontées, s'emporte : «Si le gendarme n'était pas mort, vous, les journalistes, ne seriez pas venus.» Il s'interroge sur l'identité du ministre qui s'est déplacé au chevet des victimes. Il s'agit de Bernard Cazeneuve, locataire de la place Beauvau, qui s'est rendu dans la soirée à l'hôpital d'Amiens. «Et le Premier ministre, c'est qui déjà ? Il va venir ?» Le type, la vingtaine, est méfiant : «Vous êtes en train de me poser des questions là.» Il s'inquiète pour l'image de la communauté des gens du voyage, qui, selon lui, ne «va pas s'améliorer» avec le drame. Il pense que les gendarmes n'ont pas tiré assez vite sur le forcené : «Trois sommations, ils ont fait trois sommations. Ils auraient dû le tuer. Il a 70 ans, qu'est-ce qu'il va faire en prison ? Si encore la peine de mort existait toujours…»

Les membres du groupe ne semblent pas habiter Roye. S'ils sont venus sur place, c'est par solidarité pour la communauté endeuillée. Ils déconseillent de s'approcher du camp. «Vous n'allez pas être bien reçus. Vos collègues ont été caillassés tout à l'heure.» De fait, dans la soirée, trois journalistes ont été agressés alors qu'ils tentaient de recueillir des témoignages aux abords des lieux. En approchant, un gamin d'environ 20 ans joue le vigile : «C'est pas un spectacle, dégagez ! Respectez la douleur. On le dit une fois, gentiment.» Quelques instants plus tard, il revient à la charge : «Maintenant, vous dégagez !»

Propagation de rumeurs

Mercredi matin, à quelques hectomètres de là, rue du Champ-d'enfer. Dans la nuit, quelques caravanes se sont installées sur un terrain derrière le centre social. A part un perroquet dans sa cage, peu de monde à l'extérieur. Quatre hommes sont en train de raccorder leurs habitations mobiles au réseau électrique. Ils disent qu'ils sont venus pour soutenir «la famille», et indiquent qu'aucun membre de la communauté ne parlera davantage. «C'est fini», tranche l'un d'eux. «Vous avez vu le carnage hier ?» interpelle-t-il. Et de s'en prendre aux journalistes qui, d'après lui, sont arrivés sur les lieux «avec le sourire». «Ce n'est pas la peine de revenir, et encore moins d'essayer de prendre des photos.»

Dans le centre social, la responsable reste silencieuse. Consigne a été donnée par la mairie de fermer les volets, «pour calmer le jeu». Dans le centre de la petite ville de 6 000 habitants, l'activité est inhabituelle. Au Jubilé, le bar-tabac de la place centrale, les piliers du comptoir parlent en chuchotant. Il est évidemment question du drame survenu la veille. Les rumeurs se propagent d'habitant en habitant. Sur le tireur, sur le «différend» qui l'opposait au beau-père, sur son attitude mardi après-midi. Selon le procureur d'Amiens, l'homme «était, semble-t-il, en état d'ébriété».

Une famille «sédentarisée»

Pascal Delnef, premier adjoint au maire, n'en sait guère plus. Vers 10 h 30, il tient une conférence de presse à l'hôtel de ville. Il parle d'une «communauté meurtrie par la perte de trois des siens», salue la «présence remarquable» des forces de l'ordre pendant et après la fusillade. Il indique que la famille attaquée mardi était «sédentarisée» depuis quelques années sur la commune. Le tireur, lui aussi, était connu depuis la même période.

Pascal Delnef affirme ne pas avoir eu vent de «tensions ou de heurts» autour de l'aire d'accueil. L'endroit, qui peut recevoir jusqu'à une quinzaine de caravanes, est traditionnellement fermé «pour maintenance» au mois d'août. Les «quatre ou cinq familles» demeurant ici à l'année déplacent alors leurs caravanes de quelques mètres, à l'entrée du camp. La mairie de Roye envisage de fermer les lieux «au moins momentanément, pendant la période de recueillement». Delnef met en garde contre les amalgames : «La cohabitation entre les gens du voyage et les autres habitants de la ville était bonne. Il ne faut pas se focaliser sur cette communauté. Ce drame aurait aussi pu arriver dans un immeuble.» 

Dans la même rubrique