Un spectacle qui dégénère. Le Concerto pour piano n° 5 de Beethoven présenté jeudi 6 novembre au soir par l’Orchestre philharmonique d’Israël (IPO) à la Philharmonie de Paris a basculé dans un certain chaos, avec fumigènes et coups de poing, sur fond de tensions liées à la guerre dans la bande de Gaza.
Que s’est-il passé ?
A trois reprises, le concert a été interrompu par des militants propalestiniens en possession d’un billet. Selon des témoignages recueillis par l’AFP, une première femme a utilisé un sifflet qui faisait un bruit d’alarme avant de se mettre à crier. Puis, quelques minutes plus tard, un homme a allumé des fumigènes et s’est mis à crier. Le fumigène est tombé au sol et il y a eu un début d’incendie qui a été vite éteint. Dix minutes plus tard, une autre femme a sorti un fumigène.
Des spectateurs en colère ont agressé physiquement les manifestants. L’un des activistes, qui avait allumé un fumigène, a reçu de nombreux coups, comme on peut le voir sur les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. Après l’évacuation des manifestants, le concert s’est finalement terminé dans le calme.
Fumigènes, affrontements... Le concert du chef d’orchestre israélien Lahav Shani perturbé par des militants à la Philharmonie de Paris. pic.twitter.com/Bug3OuE24Q
— Le Figaro (@Le_Figaro) November 7, 2025
Dans un message publié sur X, le rabbin Gabriel Farhi, qui se présente comme chroniqueur sur la radio communautaire juive Radio J, écrit qu’il ne «s’excuse pas» d’avoir «levé la main» sur une jeune femme lors du concert. «On ne se laisse pas faire», ajoute-t-il. Contacté par Libération, il confirme avoir «bousculé» la manifestante et déclare l’avoir «poussée de façon sèche vers la sortie». «Je n’en suis pas fier.» Mais Gabriel Farhi assure n’avoir donné «aucun coup». «Je n’ai pas à m’excuser de mon geste. Le fumigène était dirigé vers le cou de mon épouse, ses cheveux étaient en train de brûler», poursuit-il, tout en ajoutant ne pas avoir porté plainte.
A la suite des événements de jeudi soir, quatre personnes ont été placées en garde à vue pour participation à un groupement en vue de commettre des violences ou dégradations, selon la justice. Un des suspects est fiché S pour ses liens avec la «mouvance contestataire», selon une source proche du dossier, ce qui signifie seulement qu’il est particulièrement suivi par les services de l’Etat, mais ne dit rien de sa dangerosité ou de ses éventuels antécédents judiciaires. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a remercié les policiers qui «ont permis l’interpellation rapide de plusieurs auteurs de troubles graves à l’intérieur de la salle et de contenir les manifestants à l’extérieur».
Qui sont les militants mis en cause ?
D’après les informations de France Info de ce samedi 8 novembre, les quatre individus interpellés sont trois hommes et une femme, âgés de 20 à 31 ans et sont tous français. «Parmi eux, trois sont soupçonnés d’avoir directement provoqué les incidents» à l’intérieur de la salle de concert, tandis que le quatrième, suspecté d’avoir organisé l’opération, a été arrêté une heure plus tard.
Dans le détail, l’un des hommes, 31 ans, et la femme, âgée de 26 ans, sont les deux militants qui auraient craqué des fumigènes rouges dans les gradins. «Dans le sac de la jeune femme, les policiers ont aussi retrouvé plusieurs tracts “Free Palestine”, sûrement ceux qui ont été jetés dans le public au début du concert», avance la radio publique. Le trentenaire a lui été violemment pris à partie par le public et souffrirait d’une blessure ouverte à la tête. Le troisième militant interpellé dans la salle est âgé de 20 ans, et a été arrêté en possession d’encre rouge, de boules puantes et d’un sifflet d’alarme, affirme France Info.
Qu’est-ce que les militants reprochent à l’Orchestre philharmonique d’Israël ?
Le dispositif de sécurité autour du concert avait été renforcé, ces derniers jours, du fait de la polémique sur la tenue de l’événement dans la communauté artistique et militante. Des activistes propalestiniens avaient réclamé l’annulation du spectacle au regard de la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza, qui a fait plus de 67 000 morts depuis octobre 2023 – un cessez-le-feu est entré en vigueur le 10 octobre. «Maintenir ce concert, c’est entretenir l’impunité dont jouit l’Etat d’Israël face au droit international», avaient soutenu le 14 octobre les signataires d’une lettre ouverte publiée par Mediapart.
A l’appui de leur argumentaire, ces derniers rappelaient des propos récents du secrétaire général de l’IPO, Yair Maschiach – «L’Orchestre philharmonique d’Israël est l’orchestre national de l’Etat d’Israël et son ambassadeur culturel dans le monde» – et l’organisation en 2024 d’un concert conjoint avec l’orchestre de l’armée israélienne. La CGT-Spectacle, pour sa part, n’avait pas appelé à l’annulation du concert de jeudi soir, mais avait réclamé que la Philharmonie «rappelle à son public les accusations gravissimes qui pèsent contre les dirigeants» d’Israël.
En septembre, l’Orchestre philharmonique de Munich avait été déprogrammé Festival de Flandre de Gand, en Belgique, où il devait se produire sous la direction de Lahav Shani, le même chef que celui de l’Orchestre philharmonique d’Israël. Le musicien avait alors accusé la direction du festival belge d’avoir cédé «aux pressions politiques». «Elle a exigé que je fasse une déclaration politique malgré mon engagement de longue date et publiquement exprimé en faveur de la paix et de la réconciliation», avait-il déclaré.
Quelles sont les réactions ?
La Philharmonie de Paris a condamné «fermement les graves incidents survenus» au cours du spectacle et annoncé avoir porté plainte. «La Philharmonie a démontré qu’elle était à l’écoute en répondant aux diverses interpellations reçues ces derniers jours au sujet de ce concert. Mais la violence n’est pas un débat. Et la faire entrer dans une salle de concert est très grave», a-t-elle estimé dans le communiqué.
L’affaire a largement fait réagir la classe politique, à gauche comme à droite. «La violence n’a pas sa place dans une salle de concert. La liberté de programmation et de création est un droit fondamental de notre République», a commenté la ministre de la Culture, Rachida Dati, quand son collègue de l’Intérieur, Laurent Nuñez, déplorait des faits que «rien ne peut justifier».
La cheffe de file du Rassemblement national, Marine Le Pen, a dénoncé des actes «intolérables» de la part des militants propalestiniens. «Les incidents provoqués hier soir par des activistes antisémites d’extrême gauche, encouragés par les appels à la violence du syndicat communiste de la CGT, auraient pu tourner au drame», a-t-elle prétendu sur le réseau social X. À gauche, le PS a aussi réagi par la voix de son premier secrétaire Olivier Faure, pour qui «on n’interdit pas un orchestre israélien de jouer à la Philharmonie de Paris parce qu’on combat Nétanyahou. La musique ne bombarde personne», a-t-il relevé, estimant que «censurer un orchestre, ce n’est pas s’opposer à l’injustice. C’est se tromper de combat».
«Vous ne pouvez pas empêcher des gens d’exprimer une protestation contre un génocide», a pour sa part commenté Jean-Luc Mélenchon en marge de sa visite au salon du Made in France à Paris. «On peut regretter [ces incidents, ndlr]. Moi, je regrette surtout le génocide, plus que l’affaire de la Philharmonie. Mais voilà, c’est comme ça, il y a des conséquences à des actes sur le plan international», a ajouté le leader de La France insoumise (LFI). Les musiciens dont le concert a été interrompu «sont des artistes qui représentent l’Etat israélien», a aussi rappelé pour sa part l’eurodéputée LFI Manon Aubry, selon laquelle «le meilleur moyen que ce type d’incident ne se reproduise pas, c’est que le gouvernement israélien arrête de massacrer tout un peuple».
Mise à jour le 7 novembre à 18 h 35 avec la réaction du rabbin Gabriel Farhi ; à 19 h 15 avec de nouvelles réactions politiques ; le 8 novembre à 18 h 05 avec le profil des suspects.




