Cette fois, les propos d’Arno Klarsfeld ne resteront pas sans suite. Le Conseil d’Etat, institution dont il est membre, vient d’ouvrir une procédure disciplinaire, fait rarissime, à son encontre. De son côté, le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a saisi la procureure de la République pour «provocation à la haine et à la violence à l’encontre de personnes ciblées en raison de leur nationalité ou de leur situation administrative».
En cause, les déclarations du fils du célèbre couple de «chasseurs de nazis» Serge et Beate Klarsfeld, samedi 24 janvier à l’antenne de CNews, chaîne de télévision propriété de Vincent Bolloré. Alors qu’il participait à un «débat» sur l’arrestation d’un homme en situation irrégulière après le viol d’une femme de 90 ans, il a considéré : «C’est compliqué de se débarrasser de tous les asociaux qui sont OQTF [sous obligation de quitter le territoire français, ndlr].» Et de citer la politique envers les étrangers menée par le président américain : «Regardez ce que fait Trump aux Etats-Unis, il le fait, c’est-à-dire il a décidé une politique, une politique dure d’envoyer des forces qui sont dures aussi et qui commettent parfois des erreurs.»
Le jour même, la police de l’immigration américaine (ICE) avait tué Alex Pretti, à Minneapolis, quelques jours après la mort de Renee Good. «Si on veut se débarrasser des OQTF, il faut organiser comme fait Trump avec l’ICE, des sortes de grandes rafles un peu partout, mais en organisant des grandes rafles, c’est-à-dire en essayant d’attraper le plus d’étrangers en situation irrégulière, on commet aussi des injustices», a lancé Klarsfeld sur CNews.
«Débat démocratique et liberté d’expression»
Le Conseil d’Etat a ouvert une procédure pour manquement à la déontologie, son vice-président, Didier-Roland Tabuteau, ayant saisi la commission supérieure de l’institution (où il ne siège pas). Sept sanctions sont prévues dans le code de justice administrative (L 136-4), comme l’abaissement d’échelon, l’exclusion temporaire de toutes fonctions dans la limite de six mois, la mise à la retraite d’office jusqu’à la révocation. Il revient au président de la République de prononcer celle choisie, sur proposition de cette commission. La révocation n’a que de rares précédents, comme celle d’André Jacomet, en 1960, après que ce maître des requêtes a exprimé, au cours d’une réunion, son désaccord avec l’allocution du général de Gaulle du 4 novembre 1960 dans laquelle le président de la République parlait pour la première fois de «République algérienne».
Sollicité par Libération pour commenter la procédure, Arno Klarsfeld a transmis la lettre qu’il a envoyée le 27 janvier à la procureure de la République qui «résume sa position». «Mon propos n’avait nullement pour objet d’appeler à la mise en œuvre en France de mesures de coercition collective, mais de souligner un dilemme de morale politique», écrit-il, ajoutant : «Je tiens à affirmer avec la plus grande fermeté qu’à aucun moment je n’ai appelé à la haine, à la violence, ni à une politique dirigée contre les personnes étrangères en tant que telles». Il estime par ailleurs : «en ma qualité d’ancien président de l’Ofii [Office français de l’immigration et de l’intégration], il m’apparaît légitime de m’exprimer publiquement sur les enjeux de la politique migratoire, dans le cadre d’un débat démocratique et de liberté d’expression.»
Jeudi 29 janvier, ses avocats ont annoncé qu’Arno Klarsfeld allait porter plainte pour «incitation à la haine» face aux «centaines de tweets abjects» le visant depuis que la procédure disciplinaire a été rendue publique. «Différents organes de presse ont fait l’écho d’une ouverture de procédure disciplinaire lancée par le président de la commission supérieure du Conseil d’État à l’encontre de M. Arno Klarsfeld», ont-ils précisé, et ces fuites ont provoqué un «déferlement d’insultes antisémites». Selon ses conseils, Arno Klarsfeld entend faire cesser par «toute voie de droit» cette campagne qui lui met «une cible dans le dos» compte tenu de «l’action que lui et sa famille ont toujours mené dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme et le soutien à Israël».
D’autres propos polémiques sur l’immigration
Les propos d’Arno Klarsfeld sur les rafles ne sont pas les premiers à attirer l’attention du Conseil d’Etat, où il a été, selon nos informations, déjà convoqué à plusieurs reprises. L’homme de 60 ans y avait été nommé conseiller d’Etat au tour extérieur en octobre 2010 par le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy avant de prendre la tête de l’Ofii quelques mois plus tard. Plusieurs de ses déclarations avaient déjà choqué. Il avait notamment jugé, dans un entretien à la Voix du Nord, en janvier 2012 les Roms qui «vivent avec huit enfants dans une pièce, lorsqu’on n’a qu’une pièce, on ne fait pas huit enfants !» En mars de la même année, il s’était prononcé pour la construction d’un mur de 130 km entre la Grèce et la Turquie pour bloquer les immigrants illégaux. Ces derniers mois, il a multiplié les considérations à propos du Rassemblement national, annonçant qu’il aurait voté pour le parti d’extrême droite dans le cas de deuxième tour avec La France insoumise aux dernières législatives, ajoutant dans l’Express, qu’aujourd’hui, c’est La France insoumise «qui est d’extrême droite».




