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Des jeunes parlent de leur rapport aux smartphones : «Je me sens idiote de laisser un simple téléphone me contrôler»

Outil de surveillance parentale ou d’émancipation, d’enfermement algorithmique ou d’évasion, de revanche sociale ou de procrastination : cinq ados racontent la relation très contrastée qu’ils entretiennent avec leur smartphone.

(James Albon/Libération)
Publié le 01/02/2026 à 18h18

En publiant ces témoignages, Libération poursuit son aventure éditoriale avec la Zone d’expression prioritaire, média participatif qui donne à entendre la parole des jeunes dans toute leur diversité et sur tous les sujets qui les concernent. Ces récits, à découvrir aussi sur Zep.media, dressent un panorama inédit et bien vivant des jeunesses de France. Retrouvez les précédentes publications sur Libération.fr.

Marguerite, 15 ans, Paris

«Quelle idiote je suis, de me faire contrôler par un algorithme»

«Il est 17 h 30. Je rentre du lycée, épuisée, avec des devoirs à faire pour le lendemain. Je n’en peux plus. Je suis fatiguée de ma journée. Je m’accorde une petite pause avant de me remettre au travail. J’ouvre TikTok, en me disant qu’y passer dix à vingt minutes va peut-être m’aider à me détendre. La première vidéo défile : c’est une fille très jolie qui remue les lèvres sur une musique. Elle fait un playback. Je défile. Une autre vidéo me fait rire. Encore une autre d’une fille qui se maquille. Encore une autre. Puis une autre. Peu à peu, mon cerveau se détend, il arrête de penser. J’ai juste à laisser les vidéos défiler sous mon pouce. J’arrête de réfléchir. Les angoisses et les pensées qui chahutent dans ma tête se taisent. Puis je lève les yeux en haut de mon téléphone. Il est 18 h 30. Cela fait une heure que je scrolle, alors qu’il y a dix minutes je regardais la jolie fille qui faisait un playback.

«L’angoisse commence à monter : il faut que je fasse mes devoirs, j’ai un contrôle demain, je dois apprendre mon cours, j’ai des exercices à faire. Pourtant, rien n’y fait : je continue de faire défiler les vidéos. J’aimerais pouvoir vous les décrire, mais je n’ai qu’un flash d’images dans ma tête : je vois une fille blonde, maigre, vêtue de blanc, qui se prépare un matcha, puis une image de la guerre à Gaza avec des enfants qui pleurent et qui supplient la caméra de leur venir en aide, puis un gros plan sur la bouche d’une fille qui met du rouge à lèvres, puis une recette de gâteau à la cannelle, dans un grand bol, je vois des mains qui mélangent une pâte homogène, puis des policiers qui matraquent des lycéens qui brûlent des poubelles en criant des slogans militants, puis une fille brune, avec des lunettes de soleil, qui danse en montrant sa tenue faite de vêtements hors de prix. Juste encore une vidéo et je me mets au travail. Mais j’en fais défiler une autre, et encore une autre. Ce n’est vraiment pas productif, et ce n’est même pas intéressant.

«Quelle idiote je suis, de me faire contrôler par un algorithme. Je suis plus intelligente que ça, pourtant. Ou peut-être pas. Le stress que me procurent ces pensées me fait continuer de scroller. 19 h 30. Voilà. Deux heures de vide. Je finis par éteindre mon téléphone et je fixe le plafond en pensant à toutes les choses que j’aurais pu faire à la place : faire mes devoirs, avancer sur mon livre, ou lire un de ces articles dont je reçois la notification du Monde mais que je n’ai “pas le temps de lire”. Je me lève et me dirige vers mon bureau. Je m’installe et sors mes cahiers. Je commence à faire mes devoirs, mais je manque de concentration : j’ai tellement envie de regarder mon téléphone. Je tente de résister en me disant de d’abord finir mes devoirs.

«Tout est vide de sens. Je n’y arrive pas. Je n’y arriverai pas. Tout me paraît si compliqué. Je perds confiance en moi : comment pourrais-je avoir la force de réussir quoi que ce soit si je n’ai même pas la force de résister à un écran ? Je peine à finir mes devoirs. J’ai envie de pleurer d’avoir gâché tout ce temps. Je me sens idiote d’avoir laissé un simple téléphone me contrôler, et je me promets de ne plus recommencer. Mais c’est plus fort que moi, je recommence à chaque fois. Chaque fois, je trahis cette promesse que je me suis faite à moi-même. Cela me pousse à ne plus me faire confiance pour rien. Tout cela à cause d’un simple objet électronique.»

Max, 15 ans, Paris

«Je suis devenu mince comme eux, comme mon téléphone»

«J’ai 14 ans, je suis allongé sur mon lit superposé. Je cherche un moment de répit après l’école. J’ouvre mon téléphone : TikTok. Les vidéos défilent, elles me font rire. Soudain, une image se forme : un homme fin, aux cheveux de lin, dénigre son ancien corps. Il était gros, comme moi. “Gros”. Je me qualifie ainsi depuis deux mois. Je me suis pesé et j’ai rentré ma taille dans une application : “En surpoids, de deux kilos.” Ces quelques lignes ont changé le rapport que j’avais avec mon corps : mon visage, mes jambes, mon ventre m’ont paru en un instant grossir, s’épaissir, n’être que rondeur, vulgaire, dénués de nuance, de beauté. Lui, dans la vidéo, il est devenu maigre. La joie me prend. La joie de pouvoir devenir lui.

«Une idée surgit : “Arrête de manger.” Si je ne m’alimente plus, ma graisse s’envolera. Je deviendrai beau. Je ne cesse de voir, de regarder des vidéos m’apprenant à jeûner : des glaçons dans la bouche, mâcher à outrance pour ne plus avoir faim, sauter des repas… Je n’aperçois jamais des vidéos sensibilisant sur les dangers de l’extrême minceur. Seulement des corps fins, dansant sur la musique d’une chanteuse fine, elle aussi.

«Cette idée entre en moi, pénètre dans ma bouche qui ne mange plus. Le midi, je ne dépose sur mon plateau qu’un bout de pain, une entrée, de l’eau. Le soir, je décris à mes parents des plats dignes de festins : des viandes enrobées de sauce, des entrées faites de riz divers, des pains couverts de confiture… Je dis que je n’ai plus faim. Je ne mange qu’une mince portion. Le soir, je compare mon reflet à celui des influenceurs. Toujours trop gros. Je me blâme. “Pourquoi as-tu mangé ça, tu n’es pas déjà assez laid et épais ?” Je ne réponds rien. Je plante mes ongles dans la peau.

«En quelques mois, je me transforme. Je ne suis plus que maigreur. Mon ventre, à force de crier famine, se crispe. Une légère douleur s’installe. Elle est toujours là. Ma tête est prise par un subtil mal de crâne. J’aime mon nouveau corps. M’admire devant mon miroir avec un sourire. Je suis devenu mince comme eux. Comme mon téléphone.

«Cela fait six mois que je ne mange plus. Je fais 49 kilos pour 1,71 mètre, j’en faisais 56 pour 1,68 m. L’infirmière de mon collège, voyant mon amaigrissement, me convoque dans son bureau. Ses yeux marron ont la couleur de la pitié. Elle me parle, un nouveau mot s’abat sur moi : “anorexie”. Elle appelle mes parents. Je rentre le soir, les yeux de ma mère me regardent, me dévisagent, elle tord la bouche. Elle aussi, elle a pitié. Je remange. La peur de redevenir “gros” ne me quitte pas.

«Je suis à présent au lycée, je fais 53 kilos pour 1,76 mètre. Je ne saute plus de repas. Je mange uniquement des petites portions. Je ne sais si je serai un jour guéri. Je l’espère. Je n’y crois pas. Cela fait un an que l’anorexie me dévore.»

Maël, 15 ans, Paris

«Un vrai sentiment de bonheur !»

«Le téléphone, c’est un outil qui m’a donné confiance. En primaire, j’avais des problèmes de bégaiement. J’avais peur de m’exprimer en public et même parfois, auprès de mes amis. Et puis j’ai commencé à écrire sur le portable de ma mère. Je me souviens de mes premiers messages : ils étaient longs, avec des fautes, remplis d’émojis, mais lisibles. Je me relisais et imaginais le plaisir et le sentiment de fluidité que devait ressentir le destinataire : j’étais enfin capable d’exprimer certaines de mes idées, de mes avis, je racontais des histoires et donnais des rendez-vous. J’ai même une fois invité par message l’un de mes copains pour dormir à la maison. Il est venu le soir même, et cette nuit-là, j’ai voulu changer. J’ai voulu parler comme je parlais par message.

«Le lendemain, j’avais mon plan en tête, j’étais prêt. J’ai demandé à mes amis quelques minutes d’isolement pendant la récréation, et je me suis dirigé vers un groupe auquel je n’avais jamais parlé auparavant. Je leur ai parlé, et nous avons discuté jusqu’à la sonnerie. Nous avions parlé sans interruption. Je me sentais à l’aise. J’étais surpris et fier de moi. Et puis, le jour de mes 13 ans, j’ai reçu mon propre téléphone. Comme tout le monde, j’y écrivais des messages et je m’en servais comme un outil de travail. Mais surtout, j’ai commencé à publier des vidéos de moi sur Instagram. Sur ma première vidéo, je réalise une figure en trottinette freestyle. Ce lundi 23 janvier, le jour de ma première vidéo mise en ligne, l’entièreté de la classe avait visionné ma figure. Tout le monde est venu vers moi pour partager son avis positif. Ce jour-là, j’ai ressenti un vrai sentiment de bonheur ! Je n’y croyais pas.

«Six ans après la conversation avec le groupe que je ne connaissais pas, et après de nombreuses séances chez l’orthophoniste, j’ai pu passer mon oral de troisième sans accrocher ni écorcher aucun mot. Depuis, mes défauts d’élocution se sont arrangés, et ma parole, elle, se fait entendre en public et auprès de mes amis. Que ce soit par les vidéos sur Instagram ou les messages. Le téléphone m’a donné confiance.»

June, 15 ans, Paris

«Le contrôle parental, une prison»

«Il était minuit quand j’ai vu pour la première fois la page “Retour à 7 h 00” s’afficher sur mon téléphone. Cela faisait deux mois que j’avais reçu mon premier téléphone et je pensais pouvoir échapper à l’application de contrôle parental que redoute tout adolescent : Family Link. Le lendemain, j’ai vu toutes les notifications de cette application qui disaient toutes la même chose : “Ton parent a effectué une nouvelle limite d’utilisation pour… TikTok, Instagram, WhatsApp, YouTube…”, en laissant bien sûr comme seule application en “temps illimité” : Appel et… Pronote [plateforme mettant en relation parents, élèves et vie scolaire, ndlr] !

«Depuis ce jour, j’ai dû trouver des techniques pour le débloquer par mes propres moyens. J’attendais qu’un de mes parents s’en aille de la pièce, puis je me jetais sur leur téléphone, j’ouvrais cette application de malheur et j’appuyais sur “déverrouiller”. J’en profitais pour installer une application, différente à chaque fois, en “temps illimité”. Mes parents s’en apercevaient souvent deux semaines après, à cause d’une utilisation abusive de ma part.

«Il y avait aussi la technique de leur faire croire que le contrôle parental bloquait l’activation de mon réveil pour pouvoir utiliser toutes mes apps sans contrôle. C’était très rare qu’ils se souviennent de réactiver le contrôle parental une fois que le réveil avait sonné. En étant sous contrôle parental, je suis aussi constamment géolocalisée. Je déteste ça. C’est une prison. Le seul avantage c’est qu’une fois, ça m’a aidée à retrouver mon téléphone que j’avais perdu dans la rue.»

Sohel, 15 ans, Paris

«Je suis le phénix revenu des cendres de mon Nokia»

«L’année dernière, il m’est arrivé quelque chose d’incroyable. Non pas le mariage d’un cousin, ni la naissance d’un neveu, mais bien l’arrivée dans ma vie d’un téléphone. Je faisais partie des derniers à ne pas en avoir. À ce moment-là, c’était une revanche sur la vie, j’allais surprendre tous mes détracteurs. Avant d’avoir ce smartphone, j’avais déjà eu un Nokia 3310 qui a explosé. Ce jour-là, mon téléphone a fini sa vie en fumée, tout comme ma dignité. J’ai été moqué tout le reste de la journée par mes camarades.

«Mon nouveau (vrai) téléphone en poche, j’arrive devant le collège. L’air frais me frappe, mais c’est l’excitation qui me fait trembler. Je me sens comme un empereur, Napoléon après Austerlitz : la bataille a été gagnée. Je vais pouvoir me vanter. Je traverse la cour, un léger sourire en coin. Les regards se tournent, les conversations s’arrêtent. Je rentre dans l’établissement, je traverse la cour, je croise une de mes camarades. Elle ricane à mon passage : “Hihi, Sohel, sors ton téléphone, sors ton téléphone !” Sans un mot, je plonge la main dans ma poche. D’un geste rapide, je dégaine mon iPhone 13 Pro Max, plus vite que Lucky Luke. Son rire se fige. Le silence s’installe. Et moi, je monte les escaliers lentement, savourant chaque pas, comme un prince.

«La vengeance a un goût sucré et ce jour-là, c’est moi qui suis roi. Chaque reflet de l’écran est une couronne sur ma tête. Les moqueries d’hier se changent en admiration muette. Je ne marche plus, je plane. Je suis le phénix revenu des cendres de mon Nokia. Et pendant un instant, je me dis que la victoire, parfois, tient dans la paume d’une main.»

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